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 21/11/2017 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 ABYA YALA 
ABYA YALA / Bicentenaire de la Révolution argentine du 25 Mai: la célébration d'un modèle à remplacer
Date of publication at Tlaxcala: 01/06/2010
Original: Argentina: 1810-25 de mayo-2010: A 200 años ni Revolución, ni Bicentenario ni Celebraciones, la urgencia es construir otro modelo social distinto
Translations available: English 

D’un mai à l’autre
Bicentenaire de la Révolution argentine du 25 Mai: la célébration d'un modèle à remplacer

Rubén Kotler

Translated by  Chloé Meier
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Il n'y a rien à célébrer. Rien à acclamer. Ni la patrie, qui nous exclut, ni la nation, construite artificiellement sur les cadavres laissés par des processus d'extermination. Le bicentenaire, commémoré par l'aile au pouvoir et par une certaine opposition ne fait que récupérer un projet d'exclusion émanant de quelques "patriotes" pour qui la patrie, à savoir le peuple de ce pays, importe peu.

Peu leur importait, en mai 1810 déjà, lorsque, dans l'intimité duCabildo abierto [assemblée extraordinaire de l'époque coloniale censée être ouverte à tous les citoyens, NDLT], ils se hâtaient de négocier la répartition d'une terre livrée à son sort. De même, peu leur importe en ce mois de mai 2010, alors qu'au nom de cette "Révolution", le territoire continue à être vendu au plus offrant. L'exclusion de larges groupes sociaux perdure et se perpétue, avec pour toile de fond une débauche de luxe.

Aujourd'hui comme hier, certains meurent de faim sur un sol capable de nourrir dix fois la population qui l'habite. Ceux que le bicentenaire remplit d'allégresse sont les héritiers des concepteurs d'un modèle de pays reposant sur le génocide, la persécution, la famine, le chômage, les inégalités et bien d'autres calamités encore.

On continue, comme autrefois, à payer la dette extérieure et à renvoyer aux calendes grecques le règlement de la dette intérieure. Les peuples originaires, les pauvres, les maillons faibles du système, les va-nu-pieds, les moins que rien continuent à mourir, eux qui en 1810 déjà n'avaient aucune chance d'intégrer le Cabildo - lequel fait aujourd'hui l'objet d'une effusion d'hommages et de révérences.

Il y a exactement un an, j'expliquais pourquoi je  n'adhérais pas au Bicentenaire, un projet émanant de la bourgeoisie qui a modelé le pays à son image. Contrairement à 1810, de grands secteurs sociaux se regroupent actuellement pour s'opposer aux pouvoirs en place et exiger que tous les habitants d'Argentine soient représentés dans le processus décisionnel. Bien qu'elles soient plus éparses que dans les années 70, diverses expressions populaires revendiquent haut et fort la mise en place d'un autre modèle social, d'autres types de relations, d'un autre mode de production, bref, le remplacement d'un système capitaliste qui a justement commencé à s'échafauder ce 25 mai 1810, quelques "patriotes" cherchant alors, sous prétexte de servir la patrie, à placer au mieux leurs pions sur ce tout nouvel échiquier.

 
Jomra pour deigualaigual

Ce capitaliste naissant – dont les crises balaient aujourd'hui la planète par vagues successives – puise ses racines dans la Révolution industrielle, la Révolution française ou encore dans la Guerre d'indépendance américaine. A l'issue de cette dernière, la constitution et certains droits discutables ont été adoptés, notamment le droit de la propriété, qui a délimité les terres et incité les élites locales à tracer des frontières maintenant truffées de murs infranchissables à pied. Les membres du Cabildo abierto de mai 1810 n'ont jamais cherché à construire un État ouvert. Mariano Moreno était peut-être celui qui se rapprochait le plus d'un tel idéal, mais ses propositions révolutionnaires pour l'époque lui ont valu d'être assassiné quelques mois après l'instauration de la Première junte de gouvernement, dont il faisait partie. Aujourd'hui, l'idéal de mai s'apparente davantage à l'autoritarisme de Cornelio Saavedra, premier président de la "patrie", qu'au modèle décrit par Moreno dans son Plan Revolucionario de Operaciones.

  
Mariano Moreno                      Cornelio Saavedra 

Luxe du Bicentenaire d'un côté, marche des peuples de l'autre

La démesure des festivités organisées par un pays qui n'a pas de quoi se réjouir contraste avec la marche entamée par les peuples originaires venus des quatre coins du pays pour revendiquer leur participation au projet national. Rappelons-le: l'événement organisé à l'occasion du bicentenaire n'inclut pas tous les Argentins. Le message nationaliste porté par les milliers de drapeaux bleu ciel et blanc ainsi que par les nombreux stands bordant l'Avenida 9 de Julio, à Buenos Aires, contrastent avec les drapeaux multicolores agités le 21 mai sur la Plaza del Cabildo pour symboliser les indigènes, venus en nombre demander une fois encore que le processus décisionnel soit ouvert à tous. Il ne suffira pas de quelques belles phrases prononcées par la présidente pour que le pays tourne du jour au lendemain la page sur 200 ans d'opprobres, de silence, de génocides, de dictatures, d'exclusion, de dénutrition, de chômage, etc. Il ne suffira pas non plus d'inviter la classe moyenne à se réunir sur la Plaza de Mayo afin d'honorer un Cabildo par nature exclusif.


     Plaza de Mayo - au fil du temps, par Andrés Álvez, 2007

Quelqu'un a qualifié la Plaza de Mayo de place du peuple. Depuis deux siècles, le peuple réclame le droit de participer au projet d'un pays en construction. Alors que l'administration Kirchner, la dernière d'une longue série bourgeoise, continue à acquitter la dette extérieure, après 200 ans, le paiement de la dette intérieure – la seule que l'État aurait le devoir de payer – non seulement se fait attendre, mais il est sans cesse renvoyé à une date ultérieure non précisée. 


Plaza de Mayo, 2001


Plaza de Mayo, 2009

Dans un article consacré au rassemblement des peuples originaires publié dans le quotidien Página 12, Darío Aranda rapporte sans détour que: "la revendication, univoque et claire, n'a pas changé depuis deux siècles: le droit à la terre, l'éviction des entreprises qui les délogent, le respect de leurs cultures ancestrales et la justice concernant les violations passées et présentes". Le slogan scandé par les foules a été relayé jusque dans les communautés les plus reculées du pays: "La tierra, robada, será recuperada" (La terre volée sera récupérée). Il résonne d'autant plus fort dans le nord-ouest argentin où un cacique, Javier Chocobar, a été assassiné de sang froid le 12 octobre 2009 pour des motifs de domination et de conquête. Que les dirigeants politiques se le tiennent pour dit, eux qui, deux siècles après 1810, regardent l'autre, l'indigène, avec le même mépris que bien des "héros de la patrie", membres du Cabildo abierto.


Plaza Independencia de Tucumán, le 20 octobre 2010. Manifestation organisée par la Unión de la Nación del Pueblo Diaguita pour demander justice à propos de l'assassinat à El Chorro, Trancas, de Javier Chocobar par Darío Amín, propriétaire foncier, et d'anciens policiers à son service.

 

 

À nous les peines, à d'autres les richesses

Atahualpa Yupanqui a composé il y a de nombreuses années la chanson El Arriero, qui relie le passé, le présent et l'avenir. Mieux que personne, il y exprime ce que signifiait la construction de l'État conçu lors duCabildo Abierto, le 22 mai 1810. A sa manière simple et sobre, il le dit par ces paroles: “Las penas y las vaquitas, se van por la misma senda, las penas son de nosotros, las vaquitas son ajenas” (Peines et vaches prennent les mêmes chemins. Les peines sont à nous, les vaches à d'autres).

Les vaches, et la terre, et le pétrole, et les ressources naturelles, et les aliments, mais les peines nous sont réservées depuis plus de 200 ans, nous le peuple, les pauvres, les autochtones, les sans-travail, les enfants dénutris, les personnes âgées qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts avec leurs maigres retraites et constatent à leurs dépens à quel point l'État est inapte à assurer des services de santé ou autres, lui qui a démantelé le système éducatif et est disposé à tout vendre et à céder au plus offrant jusqu'aux rêves des « moins que rien ». Voilà 200 ans, et l'on continue à suer pour des vaches destinées à l'exportation. On ne le répétera jamais assez ni assez fort: il n'y pas là de quoi justifier des réjouissances de quelque sorte que ce soit. Une nation ou un État ne peut se construire sur de telles injustices. 

Pourtant, c'est le cas de l'État qui a commencé à se forger le 25 mai 1810 et que la bourgeoisie argentine, prise d'un spasme nationaliste sans aucun lien avec la réalité, célèbre en sortant dans les rues.

Le Cabildo Abierto du 22 mai 1810

L'"indépendance" argentine sous les auspices de MoviStar

Pour étayer mes propos, prenons l'exemple d'un "documentaire" vu récemment - si tant est que ce terme puisse s'appliquer à cette production de la télévision privée argentine dans laquelle un historien autoproclamé, comme Felipe Pigna, tente d'expliquer dans un discours simpliste, schématique, primaire et infantile, le processus de l'indépendance de l'Argentine.

Le titre même de la saga est infamant compte tenu de l'histoire récente de notre pays: Algo habrán hecho (Ils ont dû faire quelque chose), une phrase qui renvoie au vil argument avancé par la dernière dictature pour justifier l'élimination de 30 000 militants sociaux. Le prétendu documentaire raconte de manière linéaire une histoire presque sans conflits internes et sans débat sur la construction de l'État, une geste révolutionnaire digne des meilleurs scénarios de Spielberg. Or, ce film léger que la classe moyenne argentine avalera facilement, est financé par MOVISTAR, une entreprise espagnole coresponsable du démantèlement de l'État  argentin depuis les années 90 jusqu'à ce jour. Comment l'histoire argentine peut-elle être sponsorisée par une entreprise qui répond à des intérêts privés étrangers?

Felipe Pigna, comme Felix Luna en son temps, a été choisi par l'establishment pour raconter l'histoire officielle et calmer les foules avec un récit tout en harmonie. Dans ce contexte, il n'est pas exagéré de qualifier cet insigne personnage d'opportuniste. Parmi ceux d’entre nous qui adoptent une approche scientifique de l’histoire, nul ne peut souscrire aux thèses élaborées à la légère pour conforter un certain public, et encore moins accepter quelque soutien que ce soit de la part d'entreprises privées impliquées dans les domaines sur lesquels portent les investigations. De telles pratiques frisent l'absurde et soulèvent de graves questions d'ordre moral et éthique. Peut-on imaginer qu'une enquête consacrée à l'industrie minière à ciel ouvert et à ses répercussions sur l'environnement puisse être financée par Barrick Gold [entreprise canadienne, premier producteur mondial d’or]? Ou que PB [Petrobras, entreprise pétrolière brésilienne] ou Repsol YPF [entreprise pétrolière et gazière hispano-argentine privée] participent au financement d'une étude sur la pollution engendrée par le pétrole? De même, que peut bien raconter une histoire financée par des entreprises telles que MoviStar, Repsol YPF ou Coca Cola? Pour peu qu'il appartienne à la race des opportunistes, l'"historien" trouvera normal de bénéficier de la manne financière d'une entreprise opportuniste elle aussi. Il ne verra rien d'étonnant non plus à ce que, dans le récit de l'histoire d'Argentine, ceux qui ont contribué à former cet État  exclusif il y a 200 ans soient à nouveau placés sur un piédestal. Cette fin de l'histoire réjouirait au plus haut point Francis Fukuyama ainsi que de nombreux autres idéologues du néolibéralisme. Comment remettre l'histoire du capitalisme argentin en question lorsqu'une des entreprises qui ont tiré les plus gros profits de l'exploitation capitaliste de ce territoire allonge les billets, contribuant ainsi à la construction du discours narratif? L'équation est simple et le résultat donné d'avance: "Ils ont dû faire quelque chose".

Le récit de l'autre mai argentin

Il y a un autre mai argentin, celui de 1969. Une série de soulèvements populaires dans les rues de différentes villes marque le point culminant de la lutte et de la rébellion de toute une génération qui mettait en doute la construction d'un pays basé sur des relations sociales capitalistes de production et de reproduction. Du Cordobazo au Rosariazo, en passant par le Mendozazo ou les différents Tucumanazos, entre autres émeutes de masses, la génération des années 70 a véritablement cherché à s'opposer au pays que le Bicentenaire célèbre aujourd'hui en grandes pompes. Elle n'a pas développé de discours selon lequel tout un chacun devrait être invité à débattre sérieusement du modèle social à mettre en place sur le territoire argentin: elle a amené le débat dans la rue, dans les centres estudiantins, les cafétérias universitaires, les fabriques, pour y discuter les lois sur les études ou sur le travail, dans le cadre de réunions politiques spontanées, semblables aux "tertulias" [causeries] tenues autrefois dans les cafés mythiques des grandes villes d'Argentine. Les tenants de toutes les tendances du socialisme et de l'anarchisme, qui dialoguaient dans un esprit d'ouverture afin de définir quel pays et quel modèle social ils voulaient, faisaient véritablement patrie.

Mais ils agissaient aussi, militaient au sens large du terme, passant de la parole aux actes, s'opposant à la dictature d'alors, portés par l'esprit d'une époque – celui des événements de mai 68 en France, de la Révolution cubaine et de la victoire d'Allende au Chili – qui se répandait comme une traînée de poudre et prenait valeur d'exemple. Fort différente de celle des « pères fondateurs de la patrie », cette génération a joué sa vie pour un idéal de justice et de répartition équitable des richesses. Et elle l'a perdue, liquidée par le Processus de réorganisation nationale lancé à la suite du coup d'État  du 24 mars 1976, à savoir par la dictature, qui a instauré un plan systématique reposant sur la terreur et l'élimination de personnes. Les militaires argentins ont appelé "Processus de réorganisation nationale" un projet visant à retourner aux sources de l'histoire argentine, des sources qui – plaise ou non au plus grand nombre – remontent aussi aux portes du Cabildo abierto de mai 1810 mis aujourd'hui à l'honneur par la bourgeoisie.

Poursuivre sur la même voie ou redéfinir l'État

Les excès à outrance ne font que commencer. La bourgeoisie nous promet encore six années de festivités, avec pour bouquet final la "Grande commémoration" du Bicentenaire de l'Indépendance. A Tucumán, un battage publicitaire annonce d’ores et déjà les principales manifestations qui auront lieu dans le "Jardin de la république", où été scellée, le 9 juillet 1816,  cette chère Indépendance argentine. Nous ne participerons pas non plus à ces réjouissances. Si le modèle social, économique, politique et culturel actuel persiste ces prochaines années, le tableau sera le même qu'aujourd'hui, et il faudra alors remettre en question non seulement le récit historique qu'auront servi les opportunistes, mais également le modèle lui-même. La plus petite province du pays et la plus densément peuplée est toujours jonchée de vastes bidonvilles, le système de santé y est en ruine, l'éducation n'est pas prodiguée à tous, ce qui met en péril la formation élémentaire des nouvelles générations, le système de prévoyance n'assure plus la survie des personnes âgées et le système social pratique une assistance électoraliste durant les périodes de campagne électorale, répartissant les miettes du gâteau sans envisager de véritable redistribution des richesses. Et pour couronner le tout, le passé récent ne fera l'objet d'aucune révision et les bourreaux qui ont sévi durant la dernière dictature militaire mourront certainement avant le 9 juillet 2016, sans avoir entendu de verdict qui les reconnaisse pour ce qu'ils sont: des génocidaires.

La liste affligeante des inégalités générées par le modèle que l'on glorifie aujourd'hui est interminable. Allons à l'essentiel. Mai 1810 a ouvert la voie à la construction d'un modèle de pays caractérisé par l'exclusion, Mai 69 à la discussion pour construire un pays ouvert. Entre les idéaux d'un mois de mai et de l'autre, il va falloir reprendre le débat, définir quel pays nous avons et quel pays nous voulons, faute de quoi le siècle qui nous attend sera identique à celui que nous venons de traverser, et les générations futures, loin de vivre dans un pays social, juste et équitable, verseront à nouveaux des larmes pendant que les héritiers de l'actuelle bourgeoisie festoieront de plus belle, cette fois pour le Tricentenaire. A travers les victoires que les secteurs populaires  réussiront à arracher, ils réécriront notre future indépendance, ouvrant effectivement à toutes les couches de la population les portes d'un véritable Cabildo Abierto à créer. A défaut, la fête restera celle d'une minorité. Personnellement, je n'y participe pas. Je suppose que la majorité de la population argentine non plus.


Ramón Chiocconi, Marcelo Deza, Charly Galosi, Alvar Puente, Leonardo Proverbio, Damián et Willy Benegas, du Club Andin de Bariloche, célébrant le bicentenaire au sommet de l'Everest.





Courtesy of De Igual A Igual
Source: http://www.deigualaigual.net/en/columns/firma/4499-a-200-anos-ni-revolucion-ni-bicentenario-ni-celebraciones-la-urgencia-es-construir-otro-modelo-social-distinto-
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Tags: ArgentineBicentenaireRévolution de mai 1810
 

 
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