Moncef Marzouki, 67 ans, médecin de formation qui a longtemps vécu en France, est Président provisoire de la République tunisienne depuis décembre 2011. Nous l'avons rencontré à Tunis, peu avant les manifestations de Siliana de début décembre 2012.
Rabha Attaf : Monsieur le Président, à la lumière des processus de transition démocratique suivis dans le passé par certains pays africains, je m'attendais à ce qu'une Conférence nationale -réunissant tous les partis et représentants de la société civile- se tienne en Tunisie, avant même la mise en place du Conseil National de Transition. Pourquoi une telle conférence n'a-elle pas eu lieu ?
Moncef Marzouki : Qu'est-ce qu'une conférence nationale ? C'est un débat organisé entre les acteurs politiques de la société. En réalité les débats politiques en Tunisie n'ont pas cessé un instant, de façon informelle, de façon fractionnée. Les forces politiques avaient l'habitude de se rencontrer dans le cadre de la Coalition du 18 octobre. Le débat était permanent. L'idée développée était d'organiser des conférences nationales sur des thématiques spécifiques -la santé, l'éducation, etc.- car le diable est dans le détail et c'est donc sur des questions précises qu'il faut débattre.
Comment peut-on situer politiquement le CPR, le Congrès pour la République ?
Je ne suis plus le président du CPR, mais je peux vous dire comment je l'avais envisagé lors de sa création. A l'époque, il n'y avait pas de partis démocratiques rompant avec le régime. La plupart des partis dits démocratiques fonctionnaient dans le giron du régime. Ceux qui avaient vraiment rompu avec le régime étaient les partis d'extrême-gauche et Ennahda, non reconnus. Les partis de la mouvance démocratique et des droits l'homme étaient inclus dans le faux système mis en place par Ben Ali. Ils demandaient les autorisations et voulaient avoir pignon sur rue. Ils étaient dans un espèce de mythe : on va élargir les espaces de liberté. Ils étaient donc prêts à fonctionner dans le faux système de Ben Ali, ils participaient aux élections.
Moi j'ai dit non ! Les démocrates doivent fonctionner en dehors du système de Ben Ali. Il faut rompre avec le système et créer une opposition réelle pour défendre les valeurs de la démocratie.
Je voyais aussi venir cette opposition permanente entre, d'une part, un parti destourien renouvelé et, de l'autre, le mouvement islamiste représenté par Ennahda. Il fallait un parti du centre-gauche pour sortir de cette bipolarité qui a été une catastrophe pour la Tunisie et qui l'est encore.
Premièrement, nous devions donc rompre avec les partis démocratiques maison. La démocratie c'est aussi le refus, l'opposition frontale au régime, et non pas faire partie du sérail pour tenter d'amender le système de l'intérieur. Deuxièmement, il fallait créer un parti démocratique fermement ancré dans l'opposition, un parti refusant la bipolarisation de la société et porteur de projets, avec un réel programme social et économique.
Les militants des droits de l'homme, souvent issus de la classe moyenne sinon de la classe supérieure, avaient littéralement fait l'impasse sur les droits sociaux et économiques, sur l'importance de la pauvreté. Leur conception restait exclusivement liée aux questions de la superstructure : la démocratie en tant que jeu entre les partis, les libertés publiques et privées. Pour moi, l'essentiel est ailleurs.
C'est justement la question sociale qui a surgi avec la marche vers Tunis des jeunes de Sidi Bouzid.
Quand j'étais à la tête de la Ligue des droits de l'homme, j'ai bataillé en vain pour mettre en exergue les droits sociaux et économiques. Mais la Ligue des droits de l'homme étant composée de petits et moyens bourgeois, cette question n'était pas majeure pour eux. Ils pensaient que c'était l'affaire des syndicats. J'ai échoué à cause de cette tendance des militants des droits de l'homme à circonscrire les droits humains aux droits politiques individuels, faisant fi des droits sociaux et économiques.
Dans une interview donnée au Figaro, vous avez déclaré : « La Françafrique ne passera pas par la Tunisie ! ».

La Françafrique, c'est le système mis en place par les gouvernements français successifs dans lequel les États africains sont perçus comme une chasse gardée. On voit bien ce qu'a donné ce système : soutien aux dictateurs et acceptation de la corruption, impasse du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de leurs richesses. Je suis très heureux de constater qu'aujourd'hui, avec François Hollande, la reconnaissance de cette Françafrique est terminée. La France doit avoir des rapports nouveaux avec les États africains, qui ne soient plus ceux de l'ancienne métropole avec ses ex-colonies ; des rapports basés sur l'égalité et le respect. La Tunisie s'inscrit totalement dans ces nouveaux rapports. Nous ne sommes pas des clients mais des partenaires !
Mais la Françafrique comporte plusieurs niveaux : le niveau institutionnel et le niveau économique, avec des entreprises multinationales qui cherchent à élargir leur marché au-delà de la Méditerranée. Je pense notamment au projet d'exploitation en Tunisie du gaz de schiste par la société franco-britannique Perenco et par Shell. Quel est votre point de vue sur cette question ?
Concernant ce dossier sensible, j'ai demandé au ministre de l'Industrie de me montrer tous les contrats qui ont été signés jusqu'à présent, afin de voir ce qui est dans la légalité, dans l'intérêt du pays et des générations futures. Ma position personnelle est claire : il est hors de question de brader quoi que ce soit de l'intérêt du pays et des générations à venir. On va donc mettre le nez dans les anciens contrats signés en 2008. Et je vais tirer la sonnette d'alarme s'il y a la moindre anomalie ou la moindre atteinte à notre intérêt national. Il est hors de question qu'on fracture le sol tunisien -on sait qu'il existe un lien entre la fracturation du sol et le risque de tremblement de terre. Il est hors de question de faire courir ce risque aux Tunisiens. Si on constate quoi que ce soit d'anormal, on bloquera !
Avez-vous le pouvoir, en tant que Président provisoire, de bloquer le contrat Perenco par exemple ?
J'en appellerai directement au pays. Une question d'une telle gravité dépasse les prérogatives. C'est une question de sécurité nationale. Si je suis convaincu qu'il y a des anomalies, je demanderai au gouvernement de le bloquer. Et si le gouvernement ne le fait pas j'en appellerai au pays, et à l'Assemblée constituante pour faire diligenter une commission d'enquête.
N'oubliez pas une chose importante : nous sommes en période de transition et ce gouvernement n'a aucun droit de prendre des décisions qui pourraient engager la Tunisie sur le long terme. Les politiques à long terme doivent être menées par un gouvernement élu sur la durée.
Justement, comment se fait la répartition des pouvoirs entre la présidence, le gouvernement et l'Assemblée Nationale Constituante (ANC) ?
En Tunisie, nous avons un système particulier de transition qui n'est ni parlementaire, ni présidentiel. La totalité des pouvoirs est détenue par l'ANC. C'est elle qui décide de tout, y compris de toutes les questions politiques. Elle a seulement donné au Président de la République deux domaines essentiels : la Défense et les Affaires étrangères. Au gouvernement revient la gestion des questions sociales et économiques, et au président de l'Assemblée les questions relative à la Constitution. Mais encore une fois le pouvoir est détenu par l'Assemblée. Elle est l'alpha et l'oméga. S'il y a, par exemple, désaccord sur la question du gaz de schiste, c'est l'Assemblée Nationale Constituante qui tranchera !
Vous êtes contesté par une partie de la gauche à cause de l'alliance avec le parti islamiste Ennahda. Qu'avez-vous à répondre ?
C'est une alliance objective avec les islamistes. Une obligation du vote. Ils ont été élus par le peuple et ont obtenu 89 sièges à l'Assemblée. Le CPR (Congrès pour la République, ndlr) en a obtenu 29 et Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés, ndlr) 19. Le pays doit être gouverné. Sans cette alliance, il n'aurait pas pu l'être. L'intérêt fondamental du pays exigeait cette alliance. Avons-nous pour autant vendu notre âme au diable ? L'histoire le dira ! Le fait est que nous avons négocié pas à pas. Nous nous sommes mis d'accord pour que cette alliance respecte des lignes rouges, les nôtres comme les leurs, en particulier les droits humains et les libertés publiques. Elles ont été respectées jusqu'à présent. Ce n'est donc pas un marché faustien.
Je sais que dans l'esprit de certains, islamistes = intégristes. C'est comme si on disait que tous les communistes sont les mêmes, que Berlinguer = Pol Pot. Mais il existe un large spectre islamiste : il ne faut pas confondre Ghannouchi et Ben Laden. C'est avec la faction modérée qui a accepté le jeu démocratique que nous avons fait alliance. Nous n'avons pas fait alliance avec les salafis. Je n'en ai ni à rougir ni à m'en excuser ! La politique l'exige et nous l'avons fait dans la transparence.
Bien sûr, cette alliance est difficile et conflictuelle : il y a en permanence des tiraillements et des négociations. Mais moi-même et le parti qui m'a porté au pouvoir restons fermes sur nos convictions. Nous sommes des garants pour que l'orientation politique du pays ne dévie ni trop à droite ni trop à gauche. Nous sommes des facteurs d'équilibre.
Par ailleurs, les bases de cette alliance ont été posées en 2005, c'est à dire 6 ans avant la chute de la dictature, avec le Groupe du 18 octobre. Auparavant, en 2003, j'avais réuni l'opposition tunisienne à l'initiative du CPR, à Aix-en-Provence. Le texte issu de cette rencontre définit les principales lignes de cette alliance. Celle-ci n'est donc pas une combinazione de dernière minute pour avoir le pouvoir. Elle a été longuement mûrie !
Aix-en-Provence, c'est le Sant'Egidio de l'opposition tunisienne ?
Le fait que nous nous soyons réunis dans un prieuré n'est pas un hasard ! L'accord de Sant'Egidio* entre les différents acteurs politiques algériens nous a effectivement servi de modèle.
La grande inquiétude des Français et plus largement des Occidentaux devant l'arrivée des islamistes au pouvoir dans les pays arabes c'est qu'il y ait une restriction des libertés.
Il y a les fantasmes et les faits. Les fantasmes sont colportés par une opposition ici qui fait son travail d'opposition. Ces fantasmes sont amplifiés par une presse à sensation, là-bas, qui fait aussi son travail. Vue de loin, on a l'impression que la Tunisie est en train de basculer dans l'intégrisme. Maintenant les faits : zéro journaliste en prison, zéro télévision fermée, zéro livre censuré, zéro film interdit.
Mais deux blasphémateurs condamnés...
Soit, je vais y revenir. Un cas de viol de femme. Deux ou trois cas de torture dont les auteurs ont été vite identifiés et punis. Deux-cent quatre-vingt-six festivals qui n'ont pas été dérangés et seulement six manifestations culturelles perturbées. C'est un pays qui peut être fier de ce bilan suite à une révolution ! Sans compter les centaines d'associations et de partis politiques qui se sont créés à travers le pays. Concernant les deux blasphémateurs, ils ont été condamnés mais en fonction d'une loi préexistante.
Ceci dit, dans un pays musulman post-révolution, je suis fier de l'état de nos libertés ! Toujours concernant les faits : le gouvernement travaille, l'économie redémarre, les touristes reviennent. C'est difficile, loin d'être parfait, il y a encore de la corruption, beaucoup de disfonctionnements que nous sommes les premiers à dénoncer. Mais c'est un pays où les forces vives sont en train de l'emporter sur les forces de destruction. Le chaos ne s'est pas installé. Ce qui s'installe c'est de l'ordre !
Je peux vous dire que là où je suis, je suis fier de la Tunisie. Ce pays a fait un miracle : une révolution extraordinaire à peu de frais ! Aujourd'hui, tous les Tunisiens ont pu atteindre un consensus. Les libertés publiques et privées sont totalement respectées.
Revenons maintenant aux fantasmes sur la question des femmes. Certains prétendent que les femmes sont menacées, que le Code du statut personnel risque d'être abrogé. En fait, personne n'a demandé l'abrogation du Code du statut personnel. Personne n'y pense, ni dans les forces politiques, ni dans les forces sociales. Idem pour ce qui est des libertés publiques. Le paradoxe, c'est que les laïcs demandent la parité hommes-femmes mais que l'on compte beaucoup d'élues en foulard. Les islamistes peuvent dire : « aujourd'hui nous avons des femmes en politique ». Le fantasme autour du Code du statut personnel est une façon de noyer le poisson.
Pour moi, le principal problème du pays c'est la pauvreté. Et j'en fais un cheval de bataille.
Aujourd'hui, les hommes comme les femmes sont en train de tirer profit de la libération de la Tunisie. Mais nous devons nous attaquer à la pauvreté qui touche aussi bien les hommes que les femmes, mais surtout les femmes. Au niveau de la présidence, on est en train de mettre en place des micro-programmes de développement, avec des micro-crédits. 4000 petits projets sont actuellement à l'étude ou en cours de réalisation, comme par exemple à Sidi Bouzid. Le gouvernement fait aussi son travail concernant cette question.
Parallèlement, nous sommes en train d'échanger, en termes d'expérience, avec des partenaires brésiliens, compte tenu de leur longue expérience concernant ce problème. J'espère que nous aurons l'expérience tunisienne de lutte contre la pauvreté, comme nous avons l'expérience tunisienne de transition démocratique.
Qu'en est-il de la lutte contre la corruption ?
La corruption a entièrement disparu au niveau supérieur de l'État et du gouvernement. Par contre, au niveau inférieur, on est encore loin du compte ! C'est devenu une culture, des mécanismes bien huilés depuis 50 ans. Il ne suffit pas de souffler dessus pour qu'elle disparaisse ! Je souhaite que durant ces prochaines années, si ce gouvernement de coalition se maintient, un vrai programme de lutte contre la corruption se mette en place. Une vraie tondeuse, car la corruption c'est comme les mauvaises herbes. Elles repoussent en permanence. Là où vous mettez des hommes, du pouvoir et de l'argent, il y a forcément risque de corruption, y compris dans les pays démocratiques. Il faut mettre en place une vraie machine à tondre : une justice indépendante, une presse libre, mais aussi un observatoire national de la corruption avec des mécanismes pour la débusquer dans certains secteurs économiques.
Actuellement, un conseiller travaille sur les questions de transparence. Il est allé en Estonie, un pays dont l'expérience est importante en la matière. La transparence est un pilier important de la lutte contre la corruption. C'est un combat que nous allons mener et il est éternel. C'est comme lutter contre la maladie !
Vous ciblez les contrats internationaux ?
Surtout ! Là où les choses se jouent, c'est dans les appels d'offres internationaux. S'il y a une volonté politique, si les hommes chargé de cette lutte acceptent d'aller jusqu'au bout de leur mission, nous en viendront à bout !
Si l'Assemblée adopte une constitution qui prévoit des élections présidentielles, avez-vous l'intention de vous présenter ?
J'ai toujours dit que je me comporterais comme si je n'étais pas candidat. Car si vous vous mettez en tête de l'être, tout le monde peut faire pression sur vous. Et moi, je souhaite que personne ne puisse faire pression sur moi, y compris mon propre parti (le Congrès pour la République, ndlr). J'ai donc décidé de faire comme si je ne me présenterai pas. Parallèlement, je sais que j'aurai la possibilité de le faire. Donc je travaille de façon à avoir un bilan. Je travaille du matin au soir dans cet objectif, soit pour me dire que je pourrai être utile en tant que président, soi pour arriver à la conclusion que les conditions pour me présenter ne sont pas réunies car je n'aurais pas les moyens d'agir. Mais, quoi qu'il en soit, j'aurai la satisfaction d'avoir fait mon travail. Donc je travaillerai jusqu'à la dernière minute. Je prendrai ma décision en fonction de la situation politique et de ma capacité à réaliser quelque chose.
Ici, à la présidence, c'est l'endroit de la frustration permanente. Vous voyez les disfonctionnements. Mais si vous êtes finalement convaincu que vous les enregistrez sans pouvoir y remédier, alors vous avez autre chose à faire de votre vie que de gérer la frustration du matin au soir !
Qu'en est-il des personnalités de l'ancien régime toujours en place ?
Il faut discerner plusieurs catégories : les dignitaires impliqués dans l'ancien régime dépendent des tribunaux, car les grands voleurs et les criminels doivent impérativement être jugés ; les intermédiaires devront s'expliquer devant la justice transitionnelle, témoigner de leurs méfaits et payer les préjudices qu'ils ont causés ; les petits seront ignorés. Aujourd'hui je suis fier d'être tunisien car nous n'avons pendu personne, nous n'avons traîné personne dans la boue, nous n'avons pas massacré. C'est un signe qui montre à quel point les Tunisiens sont un peuple civilisé. Et c'est à notre honneur. J'ai une règle de conduite : quand je suis en état de faiblesse je ne me rends jamais et quand je suis en situation de force je ne me venge jamais. C'est tout simplement humain !
En Égypte, les anciens caciques du régime Moubarak gangrènent encore l'appareil d'État, bloquent tout changement et paralysent le pays. Y-a-t-il en Tunisie un risque de contre-révolution ?
C'est la même chose ici, et cette situation pose la question de la violence politique. Ceux qui ont perdu le pouvoir sont encore dans la société. Soit ils complotent contre vous violemment, soit ils bloquent. Aujourd'hui, les partisans de la contre-révolution sont en train de s'organiser. Ils profitent de la liberté de la presse, car une grande partie des médias est entre leurs mains. Ils créent même des partis politiques en espérant revenir par la fenêtre. Ils espèrent remporter les élections en organisant l'échec de la Troïka (la coalition au pouvoir, ndlr). Mais je suis sûr que le peuple tunisien est assez intelligent pour ne pas se laisser manipuler. Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui croient que les médias font et défont les gouvernements. Si c'était le cas, Ben Ali serait toujours là et moi pas ! Quand je suis rentré en Tunisie, les médias m'ont ignoré et m'ont traîné dans la boue durant un an. Ce qui n'a pas empêché mon élection ! Il y a aujourd'hui une intelligence collective : les gens ont développé des anticorps contre l'intoxication. Bien sûr, les médias peuvent toujours faire des dégâts, mais le jour où il faudra descendre dans l'arène politique pour mener des campagnes électorales, nous pourrons y faire face du fait de notre crédibilité.
La tentation pour un gouvernement serait de frapper fort, de réprimer. Mais nous avons choisi de mener la transition démocratique dans la légalité. Nous gérons donc cette contre-révolution politiquement et sans violence. Je suis convaincu que nous allons l'emporter démocratiquement, dans la légalité !
A Sidi Bouzid, trois walis (préfets) ont été chassés par la population...
En période de transition, l'État est toujours affaibli. C'est inhérent à la nature même de la situation de transition. Un gouvernement qui n'est là que pour un an, même composé de personnalités fortes, est faible par définition. C'est la raison pour laquelle je veux qu'on en finisse au plus vite avec cette période de transition. Il faut un gouvernement installé dans la durée. Car la contre-révolution sévit en grande partie dans l'administration. Bien sûr, il y a une administration patriotique, mais il y aussi une administration qui bloque du fait de la transition. Dans un gouvernement de transition, les signes de faiblesse peuvent se multiplier, comme par exemple le fait d'arrêter des personnes et de les relâcher peu après. Quand il y aura un gouvernement pour cinq ans, quand il y aura un débat national sur toutes les questions, y compris la place de l'État et son rôle, la contre-révolution sera neutralisée de fait.
Qu'avez-vous à dire des incidents provoqués par les salafis ?
L'un des effets pervers de l'ère Ben Ali, c'est notamment d'avoir fait disparaître Ennahdha. Et la nature ayant horreur du vide, cet espace a été occupé par des jeunes sans formation et poussés vers l'extrémisme par violence du régime et les guerres « romantiques » comme l'Afghanistan. Nous avons hérité de ce problème sérieux. Certes sérieux, mais il n'est pas une menace pour la République. La République est un socle. C'est une montagne composée des libertés publiques, des habitudes des Tunisiens, de l'armée et la police républicaine, et d'un État qui est le plus ancien du monde arabe. La Tunisie est solide : ce n'est pas quelques milliers de personnes qui peuvent mettre en danger notre république !
Par contre, les salafis sont dangereux dans le sens où ils peuvent causer des préjudices considérables concernant notre image -notre image étant notre économie avec le tourisme. Ils peuvent aussi faire des dégâts concernant nos relations internationales. Ce qui a été le cas après les événements du 14 septembre avec les États-Unis. On a pu soigner les blessures, mais ça laissera des traces.
Comment comptez-vous résoudre cette question ?
Dans l'immédiat, c'est faire face et faire appliquer la loi. Mais à long terme, il y a cette prolifération d'écoles coraniques privées qui pourraient représenter un danger pour la République. Je suis opposé à ce qu'il y ait autre chose que l'école républicaine, avec des programmes uniques, aussi bien dans le secteur public que privé. Des programmes qui donnent une place, bien sûr, à une éducation religieuse identique pour tous les enfants tunisiens.
Le problème de l'éducation nationale est fondamental. C'est une question qui va faire débat et qui, à mon avis, va être tranchée dans le bon sens.
Quel est le calendrier politique à venir ?
Idéalement, le 14 janvier présentation de la nouvelle Constitution, fin avril l'élection présidentielle suivie fin mai des législatives. Mais c'est la Constitution qui le déterminera réellement.
* Accord de SantEgidio : Les partis de l'opposition algérienne, réunis à Rome sous l'égide de la communauté de Sant'Egidio, sont arrivés à un accord, le 13 janvier 1995, connu sous le nom de Plate-forme de Rome. Ils y traçaient les grandes lignes d'un programme politique destiné à résoudre la crise sanglante qu'à traversée l'Algérie durant les années 1990.
Une version de cette interview a été publiée sous le titre 'Moncef Marzouki: « La Tunisie peut être fière de son bilan post-révolution »' par Al Ahram Hebdo le 2 janvier 2013