NEW DELHI - Un nombre déconcertant de scandales de corruption ont ébranlé le gouvernement du Premier ministre Manmohan Singh dirigé par le Parti du Congrès. Les dernières allégations sont des broutilles comparées à l'ampleur des précédentes affaires de détournements de fonds présumés liées aux secteurs du charbon, des télécommunications ou encore l'escroquerie des Jeux du Commonwealth de 2010*, mais elles touchent cette fois-ci directement LA famille Gandhi, numéro 1 de l'establishment indien.
Arvind Kejriwal, un militant social qui a mené une campagne de grande envergure contre la
corruption au cours des derniers mois, a braqué les projecteurs sur Robert Vadra, qui est lié à la première famille de la politique indienne par son mariage avec Priyanka Gandhi, la fille de Sonia Gandhi, la toute-puissante cheffe du Parti du Congrès.
Kejriwal vient de décider d'entrer en politique, en lançant un nouveau parti anti-corruption qui va se présenter aux élections, et en saisissant cette occasion pour accuser Vadra de corruption. Vadra nie ces allégations.
Kejriwal affirme que Vadra a été impliqué dans des affaires immobilières entachées de favoritisme et de copinage. Vadra a répondu en publiant une déclaration : "Je suis un citoyen privé respectueux de la loi qui a été engagé dans les affaires au cours des 21 dernières années. Les accusations portées contre moi sont complètement fausses, entièrement infondées et diffamatoires''.
Vadra a également choisi les sites de réseaux sociaux pour riposter. Dans une de ses publications il a qualifié les militants anti-corruption de Kejriwal de "bouffeurs de mangues dans une république bananière"**, une déclaration qui ne l'a pas rendu vraiment populaire auprès des jeunes Indiens accros à Internet.
Rien n'a été prouvé contre Vadra devant les tribunaux, et jusqu'à présent Kejriwal a refusé de recourir à des actions en justice, affirmant que la procédure serait complexe et que les enquêtes seraient biaisées car elles seraient menées par des agences gouvernementales. Il a appelé à la mise en place d'une commission spéciale d'enquête indépendante, à la place. Une procédure de litige d'intérêt public (public interest litigation, PIL) a cependant été engagée sur la question jeudi par la Cour suprême d'Allahabad (Uttar Pradesh), qui l'a notifié à New Delhi.
Kejriwal a également accusé le promoteur immobilier DLF d'avoir orchestré le transfert de biens immobiliers de choix à Vadra, à des prix dérisoires, en échange de réserves foncières importantes dans les régions gouvernées par le Parti du Congrès de l'Haryana et Delhi. DLF a rejeté ces allégations comme un "tissu de mensonges''.

Robert Vadra s'entraînant pour de futurs combats
Les retours sur investissements rapides et massifs en raison de l'urbanisation rapide de l'Inde ont provoqué l'apparition à travers le pays de nombreux millionnaires d'un jour à l'autre, qui se sont enrichis sur la spéculation. Les prix des terrains dans des zones privilégiées comme Delhi, Gurgaon et Mumbai sont parmi les plus chers au monde. Comme pour la gestion des ressources naturelles de l'Inde, les allégations pullulent selon lesquelles les gouvernements, les politiciens et les bureaucrates trafiquent avec les lois sur l'utilisation et le transfert des terres à des fins personnelles.
Suite à ces accusations, le Parti du Congrès, à la demande de Sonia, a exprimé fortement son soutien à Vadra, accusant Kejriwal de le salir à des fins bassement politiques. Le ministre des Finances P. Chidambaram a pris la défense de Vadra.
Sonia, dans le passé, a souvent cherché à prendre ses distances et celles de son parti de personnes accusées de corruption, que ce soit l'ancien ministre des Affaires étrangères Natwar Singh, le ministre des Télécommunications A Raja ou Suresh Kalmadi dans le scandale des Jeux du Commonwealth de 2010.
Peu de gens en Inde peuvent s'attendre à bénéficier du même soutien que Vadra. Mais ceux qui opèrent à son niveau de pouvoir et de privilège sont rares. Une nuée de gardes armés et de véhicules d'escorte veillent sur lui, puisque ses liens de parenté signifient qu'il lui a été accordé le statut le plus élevé de sécurité. Il est parmi la poignée de dignitaires, dont le président et le Premier ministre de l'Inde, exemptés de fouille par le protocole dans les aéroports indiens.

Robert Vadra avec "LA Famille", Sonia, Rahul et Priyanka Gandhi, sa femme
Politiquement, Vadra s'est limité à accompagner son beau-frère Rahul, généralement considéré comme le futur candidat du Parti du Congrès au poste de Premier ministre, et sa propre femme Priyanka dans leurs campagnes électorales, mais a montré qu'il n'était pas insensible aux feux de la rampe. Dans une interview télévisée impromptue lors campagne électorale dans l'Uttar Pradesh en mars dernier, il a dit qu'il pourrait un jour entrer dans la vie politique active, ce qui a été rapidement démenti par sa femme.

Sonia Gandhi, par K V Gautam
La famille Gandhi a fait face à des périodes difficiles dans le passé comme le scandale de corruption dans l'affaire de la vente d'armes par le Suédois Bofors dans les années 1980, quand plusieurs hommes politiques indiens, dont le Premier ministre Rajiv Gandhi [le mari de Sonia, assassiné en 1991, NdT] furent accusés d'avoir reçu des pots-de-vin. Se retrouvant dans ligne de mire de Kejriwal, Vadra a besoin d'une défense qualifiée. Les Indiens suivent l'affaire de près.
NdT
*Manmohan Singh est accusé par l'auditeur général aux Comptes de la nation d'avoir, lorsqu'il était ministre du Charbon de 2004 à 2009, attribué des gisements miniers à des groupes privés au lieu de les vendre aux enchères, faisant perdre des milliards à l'État (en échange sans doute de juteuses commissions). En 2010 une grande adjudication de licences de télécom de deuxième génération s'est accompagnée de fraudes massives au profit d'opérateurs non éligibles à l'appel d'offres, qui ont entraîné un manque à gagner pour l'État indien de 40 milliards de dollars (2% du PIB). Les Jeux du Commonwealth 2010 ont été l'occasion d'une immense gabegie, qui s'est traduite par des accidents mortels en série. Bilan : 6 milliards de dollars volés aux contribuables, 85 millions de dollars de dettes impayées. Les principaux dirigeants du comité d'organisation ont fini en prison.
* Orig. "Mango people": litt. "les gens de la mangue", terme utilisé pour définir les gens du commun, rendu populaire en Inde par le film Love Aaj Kal (2009), dont un personnage déclare : "Les gens comme nous, c'est-à-dire vous et moi, on court et on continuera à courir, jusqu'à ce qu'on atteigne un autre fruit. En attendant on reste les आम जनता (Āma lōgōṁ kō), les gens de la mangue".