Les réactions hystériques, quasi épidermiques, de l’actuelle classe dirigeante du pays face à l’émergence du mouvement social et politique-Marche Patriotique- nous montrent une nouvelle fois une oligarchie colombienne pétrifiée, qui n’autorise aucune évolution vers la démocratie. Chez les dirigeants de « l’Unité Nationale » on commence les machinations pour voir comment se débarrasser d’un tel problème.
Les officines de renseignement de la police et de l’armée travaillent 24 heures sur 24 pour inventer des stratégies médiatiques,
politiques et militaires susceptibles d’affronter le nouveau « spectre terroriste » qui menace les privilèges ancestraux. Encore une fois, les médias, au lieu de souligner les dimensions politiques et populaires de la marche, ont préféré clouer Piedad Córdoba au pilori… Mais d’où est sorti l’argent pour soutenir la marche ? Quelqu’un a remarqué : tout ce qui vient des pauvres ne peut qu’être volé. L’histoire de l’intolérance officielle se répète encore une fois.
La violence "La Violencia" [guerre civile entre libéraux et conservateurs, de 1948 à 1958, NdE] du siècle dernier, dans les années 40, s’explique par le refus des classes dominantes d’accepter une véritable opposition. La mentalité monarchique des politiciens traditionnels colombiens résiste à toute manifestation de désaccord, à plus forte raison quand elle vient du bas de la société. C’est l’idée que ceux d’en bas doivent s’occuper de fabriquer des chaussures ou bien de vendre des fruits, parce que les questions de la politique et du pouvoir sont l’affaire exclusive de ceux d’en haut, et quand ceux d’en bas ne veulent plus faire des chaussures et se mettent à faire de la politique et à penser au pouvoir, ils deviennent automatiquement des « terroristes », ou se mettent en marge de la loi ; parce que la légalité, la justice, la démocratie et la liberté ont aussi une connotation de classe dans la mesure où elles sont la propriété exclusive des grosses fortunes… ceux d’en bas sont faits pour se résigner et obéir.
Le 9 avril 1948, effrayées par l’irrépressible marche au pouvoir de Jorge Eliécer Gaitán [candidat libéral à la Présidence, NdE], les élites despotiques n’ont eu d’autre choix que de l’assassiner. Elles n’aimaient pas Gaitán d’autant qu’il était considéré comme noir et irrévérencieux; le prix à payer pour que les conservateurs gardent le pouvoir a été un holocauste de 300.000 Colombiens. Dans les années 60, ils ont également asphyxié le Front Uni du prêtre rebelle Camilo Torres, en lui fermant tous les espaces pour l’action politique ouverte et on a fini par l’assassiner dès ses premiers pas dans la guérilla.
Peu de temps après la fraude électorale dont a été victime l’ANAPO (Alliance Nationale Populaire), au début des années 70, s’est formée l’Union Nationale d’Opposition-UNO-constituée par les communistes, le MOIR (mouvement ouvrier indépendant) ; certains secteurs de l’ANAPO et des libéraux indépendants; au moment où des dirigeants bicolores [ par référence à la couleur rouge du parti libéral et bleue du parti conservateur NdT] et des militaires de l’époque brandissaient un discours et menaient des actions anticommunistes dans les campagnes et les villes, on se souvient encore de l’assassinat de José Romaña Mena, vice-président du Conseil de Cimitarra, tué en 1975 par le DAS [Département administratif de sécurité, service de renseignement NdT] ; ou ceux des camarades Nicolás Mahecha et Javier Baquero, vice-président du Conseil de Yacopi, le 18 octobre 1975 par des unités militaires ; l’armée allait assassiner par la suite le président du Conseil de Cimitarra , militant du Parti Communiste,le camarade Josué Cavanzo, le 9 janvier 1977 ; le 7 octobre 1979 tombe à son tour assassiné le vice-président du Conseil de Puerto Berrío, Dario Arango, dirigeant du PCC (Parti Communiste Colombien) et de l’Association Nationale des Armateurs. Les assassinats de masse pendant la période d’activité politique de l’UNO dans la décennie des années 1970 ont été le prix à payer pour qui se déclarait en désaccord avec les terribles injustices d’une classe dirigeante politique médiocre et violente.
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"L'Union Patriotique, 3 000 morts plus tard"
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Fruit des accords de paix entre le gouvernement de Belisario Betancur et les FARC, L’Union Patriotique - UP - est née, un large mouvement d’opposition qui a proposé à la société colombienne un programme de transformation démocratique suscitant une forte sympathie ; cependant une alliance de l’État colombien avec les grands éleveurs, les narcotrafiquants, les paramilitaires et certains dirigeants politiques du bipartisme régnant a noyé dans le sang la plus grande chance de paix dans le pays. Les cinq mille dirigeants politiques et sociaux assassinés sont le témoignage cruel de la sauvagerie d’élites libérales et conservatrices qui ont été capables de perpétrer un génocide pour conserver leurs privilèges économiques et politiques. Aujourd’hui, elles tentent de se faire pardonner avec d’infâmes excuses : la complexité des formes de lutte, les règlements de compte et bagarres internes entre l’UP et les FARC, etc. En réalité, c'est la stigmatisation par de hauts fonctionnaires du gouvernement, des militaires et politiciens traditionnels à travers les grands médias, qui a provoqué ce massacre, à ce jour impuni, et dont les victimes ont, de fait, exclues du bénéfice de la récente « loi sur les victimes et la restitution des terres ».

Enterrement d'un dirigeant de l'UP
Un Pôle démocratique diabolisé par les médias et le pouvoir
C’est vers 2005 que se constitue le PÔLE DEMOCRATIQUE ALTERNATIF (POLO), qui est à ce jour le plus ambitieux mouvement d’unité de la gauche. À l’élection présidentielle du 28 mai 2006, qui vit la réélection d’ Álvaro Uribe Vélez, l’ex-magistrat Carlos Gaviria, candidat du POLO, a obtenu la seconde place, passant devant le candidat libéral Horacio Serpa et c’est ainsi que le Pôle Démocratique Alternatif a obtenu le pourcentage de voix le plus important de l’histoire de la gauche colombienne avec 2.609.412 voix (22% des suffrages).
La réaction du gouvernement Uribe Vélez ne s’est pas fait attendre, déclenchant la plus violente et systématique activité criminelle pour mettre un terme à l’opposition incarnée par le POLO. Un journal US a indiqué qu’«ont été utilisés des moyens venus des USA pour espionner les secteurs de l’opposition, entre autres.» Le Procureur général lui-même a qualifié « d’entreprise criminelle » l’opération menée par le DAS pour dénigrer le POLO et y attenter, et pour monter un complot l’assimilant à des groupes illégaux. Le directeur des informations de la RCN (Radio Cadena Nacional), Juan Gossaín a dit dans un éditorial qu’il ne s’agissait pas seulement «d'écoutes téléphoniques*, mais de l’espionnage le plus odieux, le plus abject et le plus répugnant du monde, avec des attentats terroristes.» Environ 20 dirigeants du Polo ont été assassinés et plus de 49 menacés. Le Ministère de l’intérieur le sait parfaitement mais fait peu de choses contre cela.

Appel à rejoindre la Marche patriotique
Perspectives et dangers autour de la Marche
De la Marche Nationale du Bicentenaire du 19 au 21 juillet 2010 qui a rempli les rues de Bogota, en passant par la Rencontre populaire de Barrancabermeja du mois d’août 2011 ; à la convocation de 1700 organisations sociales, des partis politiques, des personnalités de tout le pays et plus de 100 délégations internationales pour le lancement du Mouvement politique et social Marche Patriotique du 21 au 23 avril 2012, il y a une continuité de la mobilisation populaire et un virage significatif de la vie politique nationale.
Il est évident que pour la majorité des Colombiens, ce modèle de société qui connaît la plus grande inégalité de toute l’Amérique Latine, avec une classe dirigeante belliqueuse et répressive, dont le régime facilite le pillage du pétrole et des minerais par les transnationales, avec un taux de pauvreté atteignant les 67%, le plus fort taux de chômage et de précarisation du travail de ces dernières années, avec 5 millions de déplacés et une spoliation brutale des terres, une jeunesse pour laquelle se ferment toutes les possibilités d’étudier et une crise sans précédent des droits humains, ce modèle n’est pas le modèle de société dont nous rêvons.
Comme cela s’est produit au cours des 60 dernières années, comme un disque rayé, tous contre un: gouvernement, forces armées, parapoliticiens, médias crient en chœur que «la marche patriotique est une façade des FARC.» Qui l’aurait cru ? Il y a peu, ils proclamaient « la fin de la fin » de la guérilla, et maintenant, tout à coup, ils hurlent que 100.000 participants à la marche venus des régions les plus diverses du pays ont quelque chose à voir avec les FARC… !!! Et les frais ? Non, Messieurs, cela ne s’est pas passé comme pour le financement paramilitaire de la campagne présidentielle et du Congrès des élites en 2002 et ensuite en 2006, période la plus noire qu’ait connu l’histoire nationale. Dans ce cas, les 1700 organisations sociales ont financé elles-mêmes leur propre mobilisation au milieu des renforts militaires et sous les menaces paramilitaires comme dans le Nord-Est de l’Antioquia: ils se sont logés dans des hôtels modestes et ont dormi sous des tentes, se sont contentés de manger des tamales [ préparation à base de farine de maïs NdT] , du riz avec du poulet et de boire du café. Sans parler des intoxications. Situations précaires auxquelles sont habitués les pauvres depuis des lustres.

Il n’en a pas été de même lors de la convention nationale des conservateurs ou de la convention du Parti du U [« Partido de la U », Parti Social d’Unité Nationale d’Uribe], avec déplacements en avion, hébergements dans des hôtels de luxe et buffets, cocktail d’adieu à la fin, qui, elles, Monsieur le Président Santos, n'ont pas à eu à affronter d’innombrables check-points de l’armée.
La Marche patriotique n’était pas une réunion de banquiers, d’industriels, d’éleveurs, de gros propriétaires ou tout autre mafieux. Non. En réalité, ce qui a jeté la suspicion, c’est qu’il s’agissait d’une assemblée de déguenillés, de paysans, d’indigènes et d’Afro-descendants déplacés, qui ont survécu au génocide de l’Union Patriotique (UP), avec des ouvriers, des intellectuels, beaucoup de jeunes, pour la plupart des étudiants, même des artistes, dont la majorité a des difficultés à s’exprimer, mais qui se fait comprendre en montrant clairement ce qu’ils veulent. Ce qui a dérangé, c’est que se sont réunis ceux pour qui il n’est pas permis de faire de la politique et à qui il est interdit de penser à la démocratie, à la paix et au pouvoir. Ils sont terrorisés à l’idée que, comme en Bolivie, ce ne soit pas un ponte venu de la capitale qui gouverne mais un Indien sorti de sa lointaine campagne.

* Allusion aux fameuses "chuzadas" ("grandes oreilles"). Voir Chuzadas : les grandes oreilles du renseignement tournées contre la presse (rapport de mission de RSF) [NdE]