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 18/04/2021 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 UNIVERSAL ISSUES 
UNIVERSAL ISSUES / Plongée dans l'industrie lucrative et secrète de la cybersurveillance en Israël
Date of publication at Tlaxcala: 31/03/2021
Original: Inside Israel’s lucrative — and secretive —cybersurveillance industry

Plongée dans l'industrie lucrative et secrète de la cybersurveillance en Israël

Amos Barshad

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Les logiciels de piratage du pays sont reconnus dans le monde entier. Tout le monde ne pense pas que c'est une bonne chose.

 

Photo de Tanya Habjouqa/NOOR pour Rest of World

À 18 ans, K., comme presque tous les Israéliens, a commencé son service militaire obligatoire. « C'était ma façon de rendre à la société et de défendre mon pays », dit-il. « J'étais l'un d'entre eux. J'étais l'un des plus radicaux. » Des tâches policières violentes en Cisjordanie occupée au travail de bureau obscur et banal, les affectations dans les forces de défense israéliennes varient énormément. K. se souvient avoir pensé : « Quel que soit le travail qu'on me donne, je le ferai. »

Il savait aussi que « ma tête est plus forte que mon corps. Alors, je me suis dit : le renseignement ».

Après son évaluation initiale, K. s'est vu offrir une chance d'intégrer l'unité 8200, une unité de renseignement d'élite des FDI (K. a parlé à Rest of World sous couvert d'anonymat). Comme la NSA, 8200 a ACQUIS un cachet presque mythique dans l'industrie technologique mondiale. Les diplômés de 8200 lancent ensuite des startups à succès et décrochent des emplois très convoités. Officiellement, le statut d'un soldat de la 8200 est classifié pendant et après le service. Publiquement, les diplômés de 8200 se vantent volontiers de leur expérience dans leurs lettres de motivation. Dans les nombreuses industries qui ont besoin de leur travail, l'Unité 8200 est un nom de marque.

Le succès de l'après-8200 a un coût : la conscription dans l'unité exige cinq ans de service dans les FDI pour de nombreux membres. (La période de conscription standard est actuellement de 24 mois pour les femmes et d'environ 32 mois pour les hommes). Quant aux incitations - ce que pourrait signifier une vie post-8200 - K. dit : « D'autres personnes autour de moi y ont pensé. Comment ça a ouvert des portes par la suite. C'est là.» Mais pour K., à 18 ans, « réussir plus tard dans la vie, gagner de l'argent, avoir une famille, une maison et tout le reste » n'était pas une priorité.

Comme K. s'en souvient, le discours de recrutement qui lui a été adressé visait plutôt à « flatter son ego ». On lui a dit : « Tu es le meilleur. Nous t’avons choisi. Tu es un sur un million. La plupart des gens ne peuvent pas faire ce travail. Tu es un génie ». Alors il a dit oui.

La famille de K. appartient à l'élite israélienne de la vieille école, composée des enfants et petits-enfants de la génération fondatrice du pays. Il s'agit d'une classe sociale majoritairement ashkénaze, économiquement privilégiée, qui, par le passé, a constitué un pourcentage important des unités de combat d'élite des FDI. Dans l'Israël d'aujourd'hui, où il n'y a plus d'opposition de gauche forte, les tendances politiques de cette classe sont classées comme libérales. « Ils sont sionistes, mais ils se considèrent comme pacifiques », explique K., « comme aspirant à la paix ».

Comme partout ailleurs dans le monde, les privilèges de cette élite s'accompagnent de proscriptions. « Il était clair que, pour quelqu'un comme moi, il y a des chemins dans la vie », dit K... Un exemple : « On ne va pas à la police des frontières », dans les territoires occupés, où les soldats de Tsahal contrôlent physiquement les déplacements des Palestiniens. « Ce n'est pas "notre genre de personnes" qui font ce genre de choses".

Mais accomplir son service de Tsahal avec honneur est primordial pour remplir les obligations de son élite. Servir dans la 8200, alors, "est une façon d'atteindre l'objectif, de faire partie d'un côté mais [sans] faire les choses laides de l'occupation." Pour K., "l'intelligence était un choix moral".

De nombreux Israéliens trouvent le moyen d'utiliser leurs compétences au sein des FDI sur le marché privé. Les journalistes israéliens font souvent leurs premières armes à Galatz, la station de radio populaire de l'armée israélienne. Pour les diplômés de 8200, cependant, les opportunités post-armée viennent dans la cybersurveillance.

Une étude de 2018 citée par Haaretz estime que 80 % des 2 300 personnes qui ont fondé les 700 entreprises de cybersécurité d'Israël sont issues du renseignement de Tsahal. Des entreprises privées israéliennes ont vendu des technologies de surveillance à la Malaisie, au Botswana, à l'Azerbaïdjan, à l'Angola, au Honduras, au Pérou, au Nigeria, à l'Équateur, au Mexique, à l'Éthiopie, au Kazakhstan, à Trinité-et-Tobago, à la Colombie, à l'Ouganda et aux Émirats arabes unis. Le chiffre d'affaires collectif de cette industrie avoisine le milliard de dollars par an.

La communauté israélienne du cyberespionnage jouit d'un prestige mondial. Mais les organisations internationales de défense des droits de l'homme et les militants solitaires s'insurgent contre la facilité et le secret avec lesquels les entreprises locales exportent leur cyberarmement dans le monde entier.

Pendant ce temps, une génération de jeunes gens brillants passe d'une agence d'espionnage gouvernementale riche en ressources à une industrie de la cybersurveillance incontrôlée. Peut-on arrêter cette filière ?

 

Une installation de l'unité 8200 au-dessus du quartier palestinien d'Issawiya.

Dans l'industrie israélienne des cyber-armes, le nom totémique est NSO Group. Sa technologie Pegasus est censée pouvoir pirater un téléphone sans que la cible ne clique sur un lien. Elle a été utilisée pour traquer des dissidents, des militants et des journalistes du Mexique au Maroc. Plus infâme, selon une plainte judiciaire de 2018, le gouvernement saoudien aurait utilisé Pegasus pour pirater le téléphone d'un ami de Jamal Khashoggi afin de surveiller le journaliste avant son assassinat.

Derrière NSO Group, il y en a beaucoup d'autres. Cellebrite propose des services pour reconstituer les données supprimées des appareils. L'entreprise a acquis sa renommée après qu'il a été suggéré qu'elle avait craqué l'iPhone des tireurs de San Bernardino en 2015 pour le FBI. Circles, la société sœur de NSO, vend la possibilité de localiser l'emplacement physique d'une personne en utilisant uniquement son numéro de téléphone. Candiru s'attaque aux serveurs ; son nom vient du poisson amazonien réputé pour « parasiter l'urètre humain ».

Nombre de ces entreprises sont marchandisées à l'échelle mondiale sur la base du prestige de leurs fondateurs et employés comme anciens des services de renseignement israéliens. Certains observateurs de l'industrie affirment que ces sociétés exagèrent l'étendue de leur obscur savoir-faire. Des rapports ultérieurs ont indiqué que Cellebrite n'avait pas réellement craqué l'iPhone dans l'affaire de San Bernardino. Plus récemment, Cellebrite a dû revenir sur ses affirmations selon lesquelles elle pouvait pirater l'application de messagerie cryptée Signal. Signal a dit de Cellebrite, dans une déclaration dédaigneuse, « Ils ne font pas de surveillance en temps réel d'aucune sorte ».

De même, K. affirme qu'une grande partie du travail qu'il a effectué au sein de l'Unité 8200 est loin des logiciels espions sophistiqués dont on parle si souvent. « La plupart des Israéliens pensent que le travail de renseignement est quelque chose de sophistiqué et de propre », dit-il. Mais il en est venu à considérer le renseignement des FDI comme un travail brutal et sale. « Des trucs de la vieille école », dit-il. Comme faire chanter des Palestiniens homosexuels, explique-t-il. Ou menacer de couper les soins médicaux aux personnes ayant des problèmes de santé. Ou encore menacer les familles des personnes ayant des problèmes de santé. Mais lorsqu'il s'agit de critiquer 8200, K. est une anomalie parmi ses pairs. Beaucoup sont plutôt comme Raphael Ouzan : des vrais croyants.

 

Raphael Ouzan, fondateur d'une application de sécurité financière appelée BillGuard, est un cas d’école de la filière 8200-vers-industrie d'Israël. Photo George Etheredge pour Rest of World

Ouzan, barbu, à lunettes, est un cas d’école de la filière 8200-vers-industrie d'Israël. Il est au premier plan pendant que nous parlons sur Zoom, son bel appartement du centre de Manhattan en arrière-plan. Sa caméra est si précise que j'ai honte de la mienne ; son entrée audio est si nette que j'ai l'impression qu'il me chuchote à l'oreille. Il boit un café dans une minuscule tasse en verre transparent. Pour les pauses dramatiques, il alterne entre des gorgées et le mouvement des mains jointes aux lèvres. Il est poli, réfléchi et soucieux de ne pas intimider.

Il a grandi dans la région de Champagne, en France, obsédé par les ordinateurs. Il dit : « C'était une échappatoire à mon monde étroit. » Dès qu'il en a été physiquement capable, il a commencé à bricoler de vieux ordinateurs de bureau. Il n'avait pas accès à des « gadgets » ou à des « périphériques » coûteux. Il avait une connexion par ligne commutée et des livres sur le langage C++, qu'il a découvert par lui-même. À 11 ans, il était le petit informaticien du quartier. Il créait des sites web pour des amis de la famille de la synagogue. Ils le payaient en contribuant à sa cagnotte de bar-mitzvah.

Il a commencé à rêver plus grand. Sa belle ville natale lui semblait morne. « Je suis né dans un lieu très petit, très peu ambitieux, très satisfait », dit-il. « l fallait que je bouge. »  Il s'était rendu en Israël pour des vacances familiales : « Il y avait ce chaos énergétique et créatif qui semblait vraiment approprié. Alors j'ai tenté ma chance. »

À 16 ans, il quitte sa famille et son pays et s'inscrit dans un internat à Jérusalem. « En France, on étudiait PowerPoint et Microsoft Office », se moque-t-il. « En Israël, on étudiait la robotique et la convergence des sciences informatiques ». Il a commencé à participer à des concours ; en 2006, il a remporté le Concours des jeunes scientifiques Israël-Intel. « En Israël, tout le monde s'intéresse à la technologie. Tout le monde. J'étais super heureux. Peut-être que je ne connaissais pas si bien l'hébreu. Mais je faisais des trucs informatiques ».

Des startups usaméricaines ont récupéré le jeune prodige franco-israélien. Avant d'avoir 17 ans, il est allé à Boston pour travailler pour une société de communication, eDial. C'est là, dans le Massachusetts, et non en Israël, qu’ Ouzan a entendu parler du travail technologique dans l'armée israélienne : « Il y avait un groupe d'Israéliens et j'ai entendu parler de ces trucs cool qu'on peut faire. Dans l'unité techno, dans l'armée ».

Les particularités du parcours d'Ouzan sont uniques. Mais sa précocité est courante. En Israël, l'éducation technologique peut commencer dès le collège. Les adolescents prometteurs sont ensuite dirigés vers une variété de programmes d'élite avant d'atterrir à 8200.

L'évaluation initiale d'Ouzan par les FDI lui a attribué le « profil d'un combattant », ce qui aurait dû signifier une place dans une unité de combat. S'appuyant sur ses antécédents rares, il s'est frayé un chemin jusqu'à la 8200. Tout d'abord, il y a eu la formation de base, qui l'a attiré d'une drôle de façon. « Ça n'a rien d'intellectuel », dit-il en souriant. « On y apprend peut-être la perspective ». Puis est venu le cours de renseignement spécialisé pour 8200. Ce cours, qui dure plusieurs mois, est intense et comporte de multiples facettes.

Le premier jour de ce cours top secret, dit-il, tout a changé. « Je n'y connaissais rien, mais je savais que j'étais assis en face de certaines des personnes les plus intelligentes que j'aie jamais rencontrées », dit-il. Vous êtes entraîné très dur. Du matin au soir. Et tout est pragmatique. Il ne s'agit pas de théories. Il s'agit de mener des missions. » Sur l’écran à la résolution parfaite, il jette un regard plaintif de côté : « Et à ce moment-là, c'est fini, tu n'es plus un gamin. »

Après le stage spécialisé, Ouzan est trié sur le volet pour monter une petite équipe au sein de 8200. « J'avais 20 ans, et on m'a confié des personnes plus âgées que moi et plus diplômées que moi », raconte-t-il. « Je pouvais leur donner un nom de marque et leur donner une mission. Et ma vie est devenue extraordinaire. » Comme la plupart des diplômés de 8200, Ouzan n'entrera pas dans les détails de son travail réel. Il évoque le fait qu'il n'a pas fait de surveillance dans les territoires palestiniens occupés, ce qui signifie que son équipe au sein de 8200 s'est probablement concentrée sur les menaces perçues pour Israël depuis l'étranger.

Caméras de surveillance israéliennes surplombant des Palestiniens à Bir Nabala, en Cisjordanie occupée. Un ancien diplômé de 8200 a déclaré à Rest of World qu'une grande partie de son travail dans l'unité consistait à surveiller sans ménagement les Palestiniens.

Après ses cinq années dans l'unité 8200, Ouzan a créé une application de sécurité financière appelée BillGuard. Cinq ans plus tard, elle a été acquise pour 30 millions de dollars. Il a ensuite créé son propre programme de formation d'élite, qui promet de former les participants « dans le cadre d'un programme intensif inspiré de l'unité de renseignement 8200 de l'armée israélienne » et de leur offrir « d'incroyables possibilités de placement dans les meilleures entreprises de haute technologie en Israël ». Actuellement, il travaille sur une nouvelle startup, A.Team, un incubateur de talents technologiques uniquement sur invitation. Il affirme que, même pendant la pandémie, " »a croissance a été fulgurante ».

Tout au long de sa carrière ascendante, Ouzan s'est fortement appuyé sur son réseau 8200. Il a embauché des diplômés de 8200 et travaillé avec d'anciens investisseurs de 8200. Même son ancien banquier à New York était un ancien de 8200. Et le réseau s'étend sur plusieurs décennies - l'un des membres du conseil d'administration d'Ouzan chez BillGuard se trouvait dans le même immeuble 8200 que lui, 20 ans plus tôt.

De plus, 8200 a son propre accélérateur, 8200 for Startups by EISP, et une association officielle d'anciens élèves. Mais, selon Ouzan, « le réseau des anciens est si fort qu'il n'a pas besoin d'être formel. Vous pouvez contacter n'importe quel ancien membre de 8200 et il vous parlera », se portera garant pour vous ou vous donnera des informations sur un employé potentiel ». « On peut comparer avec l'Ivy League aux USA », dit-il. « Je peux poser des questions sur quelqu'un avec qui vous êtes allé à l'université. Qu'allez-vous me dire ? Que c'est un bon gars ? Qu'il arrivait aux cours à l'heure ? Ce réseau est absolument mondial, très puissant, et aime se rassembler pour faire b. bien les choses ».

Lorsqu'il tente d'expliquer ce qui rend cette expérience si spéciale pour lui, Ouzan souligne l'audace de l'unité. Pendant ce cours initial rigoureux sur le renseignement, Ouzan fixait constamment une affiche au mur. On pouvait y lire « hakol efshari » : « tout est possible ».

« Pendant les premières cinq minutes, j'ai trouvé ça ringard », dit Ouzan. Rapidement, c'est devenu comme un mantra. Vous le faites tout simplement. Vous ne posez pas de questions. Vous ne vous demandez pas : pourquoi pas ? C'est de la bêtise - c'est de la bêtise intégrale. Vous pouvez tout faire, si vous êtes assez fou pour y croire. »

 

Des femmes marchent sous des caméras de surveillance israéliennes dans la vieille ville de Jérusalem-Est.

Lorsque nous parlons fin 2020, Eitay Mack vient de déposer une pétition pour arrêter l'envoi de mitraillettes Néguev de fabrication israélienne à la police militaire de São Paulo. Pendant des années, l'avocat militant a combattu l'exportation internationale d'armes traditionnelles israéliennes. Mais ces dernières années, explique-t-il, ont entraîné  chez lui « un changement de perspective ».

De nos jours, un régime oppressif  « n'a pas besoin de tirer sur les manifestants », dit-il. « Grâce aux technologies israéliennes, ils parviennent à empêcher les protestations avant qu'elles ne se produisent. Le système de surveillance israélien est la nouvelle Uzi ».

À cette fin, ses pétitions portent de plus en plus sur les ventes de cyberarmes israéliennes. Mack, sec et silencieux, est un homme-orchestre : il enquête et découvre les ventes d'armes, puis entreprend les démarches légales pour les arrêter.

Toutes les exportations d'armes israéliennes doivent être approuvées par le ministère israélien de la Défense. Mais les détails des ventes sont classifiés. Dans un briefing annuel, le ministère ne rapporte que le montant monétaire total des ventes et le nombre total de pays auxquels elles ont été destinées.

Israël a une stricte censure militaire. Cela signifie qu'il est en fait illégal pour Mack, en tant que citoyen israélien, d'obtenir des informations militaires israéliennes classifiées. Mack fait donc tout son travail à partir d'informations acquises auprès de militants et de sources ouvertes. « Beaucoup d'informations sont déjà en ligne », explique-t-il, amusé. « Ce genre de régimes est fier d'acquérir la technologie israélienne ».

En 2015, il a découvert une vente à l'armée du Myanmar après que le chef de l'armée a publié sur Facebook des photos de soldats birmans avec des armes israéliennes. (Depuis un coup d'État en février, le Myanmar est à nouveau sous contrôle militaire.) Il a découvert qu'un groupe néonazi ukrainien, le bataillon Azov, utilisait des fusils Tavor israéliens, via le compte Instagram du groupe. Il a appris que Cellebrite vendait du matériel au gouvernement vénézuélien en lisant le magazine interne d'une unité d'enquête d'élite vénézuélienne.

Mack a également trouvé des preuves que Cellebrite a vendu sa technologie en Indonésie, où les communautés LGBTQI ont subi des arrestations, et en Biélorussie, où les militants pour des élections libres ont subi des mesures de répression. À Hong Kong, la technologie Cellebrite aurait été utilisée pour pirater des téléphones confisqués à des militants pro-démocratie, dont Joshua Wong, qui purge une peine d'un an de prison pour sa participation aux manifestations. En Russie, Cellebrite a été utilisé au moins 26 000 fois par l'unité d'espionnage de Poutine, le Comité d'enquête, qui a pris pour cible le leader de l'opposition Alexey Navalny et des centaines de groupes de défense des droits humains. Cellebrite se vend également très bien aux USA. Selon Gizmodo, huit districts scolaires, dont le Los Angeles Unified School District, qui compte 600 000 élèves, ont acheté la technologie Cellebrite pour débloquer les téléphones portables des étudiants. Une diplômée de 8200 qui travaillait auparavant chez Cellebrite a déclaré à Rest of World qu'elle avait trouvé son emploi grâce à d'anciens amis des services de renseignement de l'armée, une « communauté créée par 8200 ».



Eitay Mack, un avocat militant israélien qui enquête sur les ventes d'armes et de cybersurveillance du pays et entreprend des démarches légales pour tenter d'y mettre fin.

Par l'intermédiaire d'un porte-parole, Cellebrite a refusé de commenter des ventes spécifiques, se contentant de dire : « Nous ne vendons pas à des pays sanctionnés par les gouvernements des USA, de l'UE, du Royaume-Uni ou d'Israël. En outre, nous contrôlons et vérifions soigneusement que les utilisateurs finaux de nos solutions sont enregistrés auprès de Cellebrite pour garantir leur conformité à nos lignes directrices. »

Pour Mack, la vente de cyberarmes est d'abord la continuation des décennies d'exportation d'armes traditionnelles par Israël : dans les années 1960, pour la dictature militaire au Brésil ; dans les années 1990, pour les conflits au Rwanda et dans les Balkans ; ces dernières années, pour la guerre civile au Soudan du Sud.

Il n'y a pas que les armes israéliennes qui circulent dans le monde, il y a aussi les Israéliens. DarkMatter est une société de renseignement privée d'Abu Dhabi qui, selon Reuters, est considérée comme un sous-traitant du gouvernement des Émirats arabes unis. DarkMatter est également connue pour avoir, selon le Yedioth Ahronoth, recruté des diplômés de 8200 en leur offrant des contrats massifs de 100 000 dollars par mois et des mirobolantes résidences avec vue sur mer sur les belles plages de Chypre. Il y a quelques années, selon le New York Times, DarkMatter a même réussi à débaucher quelques diplômés 8200 de NSO Group.

Ce n'est pas une coïncidence, dit Mack, si les EAU et Israël ont conclu un accord de normalisation négocié par Trump à l'été 2020, après des années d'envoi de logiciels et de talents au petit mais influent État du Golfe,

Dans le secteur israélien des cyber-armes, soutient-il, « les entreprises mettent en œuvre la politique du gouvernement ».  Selon Mack, les entreprises israéliennes ne sont pas véritablement privées, comme leurs homologues européennes ou usaméricaines. « Israël a une telle sensibilité militaire » que, dans les faits, nombre de ces ventes de cyberarmes résultent d’ « accords militaires entre gouvernements. »

Mais lorsque les médias internationaux parlent de NSO, le rôle du ministère de la Défense israélien est rarement mentionné. « La politique du ministère de la Défense  n’est pas de démentir, mais de ne rien dire », explique Mack. « Tout le monde parle de cette entreprise privée. Mais elle travaille en suivant les directives du ministère de la Défense. »

En réponse aux questions de Rest of World, un porte-parole a déclaré que le ministère de la Défense « ne fait aucun commentaire sur les licences d'exportation de sociétés spécifiques ou vers des pays spécifiques. »

Principalement, Mack considère que les cyberventes sont liées à « l'autre problème de la sécurité israélienne » : la guerre froide avec l'Iran et ses mandataires à travers le Moyen-Orient. De ce point de vue, les ventes à l'exportation d'Israël visent soit à renforcer les relations, soit à déstabiliser ses ennemis, soit à tout ce qui peut être considéré comme un avantage net pour la place d'Israël dans l'ordre mondial. Le journaliste techno israélien Amitai Ziv a fait valoir que « lorsqu'Israël vend des armes au Maroc ou à l'Arabie saoudite, il obtient la tranquillité diplomatique et affaiblit les critiques internationales de l'occupation. Ainsi, un crime en justifie un autre ».

Mack fait partie d'un minuscule réseau non officiel de forces qui font pression contre les exportations de cyber-armes israéliennes. Ce réseau comprend Eli Yosef, un colon et activiste qui s'est fait connaître dans les années 1970 en manifestant pour soutenir les Prisonniers de Sion, un groupe de Juifs russes qui ne pouvaient pas quitter l'Union soviétique pour Israël. Lors d'une représentation du Ballet Bolchoï de Moscou dans sa ville natale de Londres, il a envahi la scène et a lâché des souris.

Lorsque nous nous parlons au téléphone à la fin de 2020, Yosef est indigné : « Nous croyons fortement au caractère sacré de la vie !»

Yosef est, très probablement, toujours indigné. Juif religieux ayant immigré en Israël en 1975, Yosef a toujours son accent du nord de Londres. Il est devenu un activiste pour lutter pour la liberté des Juifs. Mais ces dernières années, Yosef s'est concentré sur les ventes d'armes d'Israël. Il fait des grèves de la faim pour protester contre ces ventes. Il a un petit groupe de camarades protestataires qu'il mobilise par le biais d'un groupe WhatsApp. « Je vais être honnête avec vous », dit-il. « Ce n'est pas un grand groupe ».

Sa principale tactique reste le spectacle public. Comme l'explique Yosef, « je me rends à différentes réunions de membres du Parlement et je me fais tabasser ». En ligne, vous pouvez trouver des photos de Yosef en action : pendant que les politiciens parlent, il se tient debout et les accuse de faciliter le meurtre d'enfants, jusqu'à ce qu'il soit littéralement ramassé et traîné, toujours en hurlant, hors des locaux.

« Que vous utilisiez des armes conventionnelles ou que vous utilisiez des cyber-armes, dit Yosef, elles font toutes partie du système. Si vous commencez par faire la chasse aux militants des droits humains, les choses peuvent devenir beaucoup, beaucoup plus graves »



Eli Yosef, un colon et activiste qui a immigré en Israël depuis le Royaume-Uni en 1975. « J'aime le peuple d'Israël. J'aime l'État d'Israël. Je suis pour Israël en tout », dit Yosef. « Il ne faut pas donner l'impression que je suis une espèce de gauchiste ».

En 2018, Amnesty International a découvert des preuves que la technologie de NSO Group avait été utilisée pour tenter de surveiller un employé d'Amnesty. (L'identité et le lieu de travail de l'employé n'ont pas été divulgués.) Pour la section d'Amnesty en Israël, il s'agissait clairement d'une opportunité d'action : ils ont intenté une action en justice demandant au ministère de la Défense de révoquer la licence d'exportation de NSO Group.

Pendant que l'affaire était en cours, des employés d'Amnesty Israël ont assisté à une conférence sur la technologie, Mind The Tech. Ils y ont rencontré Shalev Hulio, le PDG de NSO Group.

Hulio, qui n'est en fait pas un diplômé de 8200, a une histoire particulière. Il explique que, dans sa version initiale, NSO Group était un service destiné à aider les consommateurs à acheter des produits qu'ils voyaient à la télévision. L'année dernière, un agent des services de renseignement a suggéré au journaliste Ronen Bergman, spécialiste de la sécurité nationale, que la technologie de NSO Group pourrait provenir de l'État d'Israël.

Hulio s’est accroché aux représentants d'Amnesty, essayant de les charmer. Gil Naveh, porte-parole d'Amnesty Israël, raconte que l'un des représentants d'Amnesty a fini par dire à Hulio : « Écoutez, vous êtes un milliardaire et vous pensez que vous combattez les criminels, mais vous n'êtes pas Bruce Wayne. Passez à autre chose ». Hulio a éclaté de rire.

Quelques mois plus tard, le tribunal de district de Tel Aviv a rejeté la plainte d'Amnesty Israël : il a jugé qu'Amnesty n'avait pas réussi à prouver l'existence d'un lien entre NSO et le membre du personnel d'Amnesty visé. Avec le feu vert du ministère de la Défense, le groupe NSO a été autorisé à poursuivre ses exportations internationales.

La petite coalition israélienne contre les armes continue de faire pression pour obtenir une nouvelle législation qui empêcherait les exportations vers des gouvernements ayant des antécédents de violations des droits humains et qui créerait une surveillance accrue des entreprises de défense locales. Mais le soutien public à leur cause est limité à l'intérieur de ce pays de 9 millions d'habitants. La plupart des Israéliens ordinaires, déclare Chen Bril Egri, militante des droits humains et ancienne employé d'Amnesty International, ont « littéralement une tolérance zéro pour les combats que nous voulons promouvoir. » S'il existe un consensus général de la société israélienne à l'égard de l'industrie des cyberarmes, c'est peut-être celui d'un respect perplexe.

Un mois après le meurtre de Jamal Khashoggi en 2018, lors d'une apparition à une conférence technologique à  Tel Aviv, Edward Snowden a publiquement accusé NSO Group d'avoir aidé les Saoudiens à surveiller Khashoggi avant sa mort. La même semaine, un talk-show israélien populaire, Good Evening with Guy Pines, a diffusé un segment court et particulier sur la société de logiciels espions.

En rassemblant quelques messages sur les réseaux sociaux, l'émission a découvert que NSO Group avait récemment envoyé des centaines de ses employés en retraite dans un centre de villégiature de luxe en Thaïlande. Il y avait des massages, des fêtes au bord de la piscine, des accords de confidentialité et des performances exclusives de la chanteuse Netta (elle a remporté le concours de l'Eurovision 2018) et du mentaliste Lior Suchard (il s'est produit au 41ème  anniversaire de Kanye West).

Dans le segment, Pines et son coanimateur, Shalmor Shtruzman, parlent du groupe NSO avec un recul satisfait et souriant. À un moment donné, Shtruzman déclare que NSO pourrait « envahir la vie privée de chaque être humain dans le monde ». Et Pines, sarcastique, enchaîne : « mais sur une plage en Thaïlande, qui a la force de se soucier de la vie privée ?" »

Oui, c'est un drôle de métier, semblent-ils suggérer, mais quel bel endroit pour travailler.




Un jeune garçon regarde les caméras de surveillance à l'entrée d'une maison palestinienne entourée de trois côtés par des colonies israéliennes.

K. lui-même travaille désormais dans l'industrie technologique israélienne en tant qu'analyste de données. « Pour sûr, cela a à voir avec mon service [militaire]», dit-il. « Ça m'a ouvert des possibilités. L'expérience, les connexions. » Il n'a pas toujours été prévu de construire une carrière sur la base de son expérience de 8200. Il a étudié les sciences humaines à l'université. Il a passé de nombreuses années après 8200 à ne pas faire de travail technologique du tout. « Mais après, il faut gagner sa vie. Maintenant, je suis de retour dans l'industrie. C'est un bon travail. »

Ce n'est qu'après ses cinq années de service chez 8200 que K. a pris la décision de désavouer son travail. « C'est rarement le cas dans l'armée », dit-il, que quelque chose se passe « qui est si immoral que vous sortez de la pièce et dites : "Je ne peux pas participer". Vous ne le voyez pas vraiment dans sa globalité. Vous ne comprenez pas vraiment vos actions. Parce que vous êtes un rouage de la machine ». Au lieu de cela, « c'est un tas de petites choses qui s'additionnent ».

Après son service, il a visité la Cisjordanie. Il a participé à des groupes de discussion avec des activistes palestiniens. Il a parlé avec des amis arabes de son université. Il a fini par apprendre que d'autres diplômés de 8200 pensaient de la même manière. Un ami l'a approché au sujet de cette idée qui s'était manifestée : cette idée d'écrire une lettre publique. Cette première fois, lors de cette première conversation, il se souvient avoir pensé : « Je ne suis pas sûr que ce soit le mieux à faire. » Il s'est dit qu'il pourrait peut-être en faire plus de l'intérieur. C'est une grande chose, « de déchirer son lien avec la société ». La pulsion de « ne pas être un outsider » est forte.

En 2014, K. et 42 autres diplômés de 8200 ont publié une lettre ouverte adressée au chef d'état-major de Tsahal, refusant pour des raisons morales d'accomplir leur devoir de réserve à Tsahal. (K. a parlé à Rest of World à titre personnel, et non en tant que représentant de ce groupe plus large).

Lorsque j'évoque la lettre des refuseniks de 2014 à Ouzan lors d'un autre zoom, il me demande de lui rafraîchir la mémoire. Je lui explique l'essentiel : un groupe d'anciens soldats de la 8200 soutient que la surveillance omniprésente des Palestiniens par l'unité n'a fait qu'exacerber le conflit. « Je ne suis pas au courant de cette lettre particulière et de cette affaire particulière avec les Palestiniens », dit-il. « Je n'en ai aucune idée ; ce n'est pas ce sur quoi j'ai travaillé. Mais il y a une chose que je crois : les gens doivent être en sécurité. Sans [sécurité], nous sommes condamnés. »

Lorsqu'elle a été publiée en 2014, la lettre des refuseniks a créé une tempête médiatique, avec une couverture surtout de la presse internationale. Mais la réputation fondamentale de 8200 n'a pas été affectée. Dans l'industrie technologique, les jeunes hommes et femmes brillants qui se frayent un chemin dans l'unité de renseignement d'élite de Tsahal sont plus convoités que jamais. Leur image de marque est puissante.

Eli Yosef est toujours un parachutiste de réserve actif des FDI. Sa photo de profil WhatsApp le montre en train de hisser un drapeau israélien sur un mât, dans le treillis des FDI. Il croit au droit divin du peuple juif sur la terre ; il vit dans l'une des principales colonies de Cisjordanie jugée illégale par le droit international. « Je viens de la position que j'aime Israël », dit-il. « J'aime le peuple d'Israël. J'aime l'État d'Israël. Je suis pour Israël dans tous les domaines. Il ne faut pas donner l'impression que je suis une espèce de gauchiste ». Yosef aspire à croire à la droiture morale d'Israël, à une justification de sa militarisation omniprésente. Mais « quelque chose de très mauvais se passe sous les couvertures », dit-il, « dans l'obscurité ».

Des années avant que cela ne se produise, Yosef s'inquiète que la filière des talents technologiques israéliens ne piège sa petite-fille. Il explique : « Dans 18 ans, quand elle aura 22 ou 23 ans - après l'armée - ses amis recevront des appels téléphoniques de différentes entreprises de cybernétique et d'armement qui leur proposeront beaucoup d'argent pour former des gens dans ces pays dictatoriaux. Et l'innocence de son cœur, ils essaieront de la lui voler en lui offrant une belle somme d'argent », déplore-t-il. « Je ne veux pas qu'elle soit un jour approchée de cette manière ».

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Source: https://restofworld.org/2021/inside-israels-lucrative-and-secretive-cybersurveillance-talent-pipeline/
Publication date of original article: 09/03/2021
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=31209

 

Tags: Unité 8200Renseignement militaire israélienCyberespionnage israélienNSO GroupCellebriteCirclesCandiru
 

 
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