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 14/04/2021 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 AFRICA 
AFRICA / « Pour les élites espagnoles, la Guinée Équatoriale a toujours été une colonie d'exploitation »
Interview de l’historien Donato Ndongo
Date of publication at Tlaxcala: 18/02/2021
Original: Donato Ndongo: “Guinea Ecuatorial, para las élites españolas, siempre ha sido una colonia de explotación”
Entrevista

Translations available: English 

« Pour les élites espagnoles, la Guinée Équatoriale a toujours été une colonie d'exploitation »
Interview de l’historien Donato Ndongo

Bernardo Álvarez-Villar

Translated by  Rosa Llorens Ρόζα Λιώρενς
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

L'écrivain équato-guinéen Donato Ndongo vient de rééditer Historia y tragedia de Guinea Ecuatorial [Histoire et tragédie de la Guinée Équatoriale], un récit exhaustif de la colonisation espagnole, de l'indépendance et de la tyrannie post-coloniale. Dans le cas de la Guinée Équatoriale, comme de bien d'autres pays africains, histoire et tragédie s'avèrent presque synonymes : « Les indépendances, exigées pour réaliser les désirs de liberté et de développement, déniés depuis des siècles, se sont révélées purement formelles, sans contenu véritable ; les nouveaux États étaient, en réalité, d'immenses prisons où il était plus facile de mourir que de vivre », lit-on sous la plume de l'écrivain, journaliste et opposant équato-guinéen Donato Ndongo Bidyogo (né à Niefang, 1950) dans l'édition révisée et augmentée de Historia y tragedia de Guinea Ecuatorial, dont la première version est parue en 1977.

Cet ouvrage monumental, édité par Bellaterra, suit avec rigueur et avec un luxe de détails la malheureuse histoire de son pays. Depuis l'aube de la colonisation espagnole jusqu'à la satrapie de la famille Obiang, au pouvoir depuis quatre décennies, en passant par les années mouvementées de l'indépendance et le pillage des ressources naturelles du pays. Ndongo, également romancier et poète, a été le dernier envoyé de l'Agence Efe en Guinée Équatoriale, dont il a été expulsé par le dictateur, pour s 'installer en Espagne comme exilé politique.

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  Donato Ndongo. — Cedida

Vous n'avez jamais voulu acquérir la nationalité espagnole et vous voyagez toujours avec votre passeport de réfugié politique, bien qu'il y ait plus de cinquante ans que vous vivez ici. Vous avez écrit quelque part que « l'écrivain africain est un exilé entre les exilés ».

C'est un geste de cohérence avec mes idées. En 1968, alors que j'étais étudiant, a eu lieu l'indépendance de la Guinée. Nous étions ici un petit nombre de Guinéens, en majorité étudiants. Le gouvernement de Macías Nguema nous a alors interdit d'aller en Guinée Équatoriale, et ceux qui y allèrent durent en repartir quelque temps après, et quelques-uns furent emprisonnés. Pourquoi serais-je allé en Guinée ? Il n'y avait pas d'université, il n'y avait rien. La majorité d'entre nous décidèrent de rester, et le gouvernement de Macías nous a ôté notre nationalité.

La réaction du gouvernement [espagnol] fut de nous priver aussi de la nationalité espagnole : nous n'étions plus espagnols, puisque la Guinée était désormais indépendante. Nous nous sommes trouvés sans papiers, dans un no man's land. Nous ne pouvions rien faire. On supprima leur bourse à ceux qui en avaient une, et nous commençâmes à manger de la vache enragée. Beaucoup d'entre nous, pas tous, hélas, réussirent à terminer leurs études et à se caser comme ils pouvaient.

J'ai découvert que nous pouvions être des apatrides, parce que nous étions totalement privés de papiers. Nous ne pouvions même pas certifier notre nom. Le gouvernement de Franco interdit que le HCR puisse nous secourir en nous donnant des bourses ou des papiers. En 1978, un groupe de Guinéens fit pression sur le gouvernement d’Adolfo Suárez qui, pour la première fois, reconnut aux Guinéens la possibilité de devenir espagnols. Certains profitèrent de cette mesure, et devinrent espagnols. Moi, j'ai décidé de ne pas le faire, par cohérence.

Si, à l'époque où nous en avions le plus besoin, alors que nous étions étudiants, sans le sou et sans travail, on nous a traités comme des moins que rien, on ne nous regardait même pas en face, je ne vais pas, maintenant que je parle à Harvard, devenir espagnol. C'est clair. En 1979, au moment du coup d'État, je suis allé à l'ambassade et on m'a donné le passeport guinéen, et c'est celui que j'ai utilisé jusqu'à ce que, en 1994, Teodoro Obiang m'a chassé de Guinée pour avoir fait mon travail en tant qu'envoyé de l'Agence Efe. J'ai dû m'enfuir de Guinée, et, à mon retour en Espagne, on m'a offert la possibilité de l'asile politique, ce qui est mon statut.

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Timbres de 1952

C'est  une des histoires les plus mal connues que vous racontez dans le livre : celle de cette génération de Guinéens en Espagne abandonnés à leur sort, sans ressources, livrés à l'alcoolisme, la mendicité, la prostitution.

Nous étions jeunes, entre 17 et 25 ans, et nous nous trouvions dans un pays que nous considérions comme nôtre, mais qui ne nous considérait plus comme tels, et ne nous donnait ni papiers, ni travail ni rien. Nous nous trouvâmes réduits à la survie. Pour les femmes, le plus facile, c'était de se prostituer, mais je connais aussi des hommes qui l'ont fait : des Guinéens qui allaient l'été à la plage pour draguer de vieilles Allemandes. Il y avait aussi de la mendicité, parce qu'ils expulsaient les gens de leur logement quand ils ne pouvaient pas payer et ils avaient énormément de problèmes. L'Espagne nous a abandonnés et, par cohérence, je ne veux pas être espagnol

Et ils m'ont tenté en m'offrant une place à l'Université. S'ils veulent faire de moi un professeur d'Université, que ce soit avec ma nationalité actuelle, sinon, je renonce à l'Université. Quand il fut nommé ministre des Affaires Extérieures, Fernando Morán, un ami à moi, voulut me prendre comme conseiller, mais la condition, c'était que je devienne espagnol. Je lui ai dit non, par cohérence. Beaucoup de gens de cette génération sont morts, à cause de la drogue, de l'alcoolisme... Et c'est là une histoire qu'on ne connaît pas.

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Jorge Alaminos, Tlaxcala

À quoi attribuez-vous le manque d'intérêt, le silence ou censure qui règnent en Espagne sur ce qui se passe en Guinée ?

Pour moi, c'est très simple : racisme. C'est clair, l'Espagne est un pays raciste et les gouvernements espagnols sont des gouvernements racistes. Ce n'est pas un racisme institutionnalisé comme celui de l'apartheid, et on ne pend pas non plus les Noirs comme en Alabama, mais demandez à n'importe quel Noir qu'on croise dans la rue si l'Espagne est un pays raciste.

Je me souviens quand Salvador Allende fut assassiné lors du coup d'État de Pinochet en 1973. Moi, j'étais ici, et je me rappelle la solidarité même du gouvernement espagnol lui-même, qui accueillait des réfugiés chiliens. Pareil avec le Nicaragua, l'Argentine... mais nous, les Guinéens, nous ne nous sommes jamais sentis intégrés dans ce qu'ils appellent « l'hispanité ». C'est du pur racisme.

Bonelli en visite à Evinayong, alors Río Muni, en 1945.

Vous racontez dans le livre que, dans votre enfance, vous avez vécu la ségrégation raciale à l'école, qu'il y avait des lois différentes pour les blancs et les noirs. Vous pourriez affirmer que la Guinée espagnole était un régime de suprématisme blanc ?

Évidemment, et ce n'est pas moi qui le dis. Je me contente de reproduire des documents des Espagnols eux-mêmes. Il y a un livre qui s'appelle Lois coloniales, on y trouve toutes les lois que l'Espagne a produites sur la Guinée depuis 1778, avec le Traité d’ El Pardo, jusqu'à ce qu'on a imprimé le livre dans les années 40. Je n'invente rien ; il y avait des tribunaux pour Espagnols et pour Guinéens. Pourquoi n'a-t-on jamais emprisonné un Espagnol en Guinée ? Ce n'est pas qu'ils étaient tous des petits saints, mais qu'on les envoyait en Espagne et on les jugeait selon des lois espagnoles. Si un Guinéen était en procès avec un Blanc, le Guinéen relevait d'une juridiction, et le Blanc d'une autre. On ne pouvait pas rendre justice. Mais j'insiste : on ne vous permet pas de connaître votre propre histoire coloniale. Non seulement en Guinée, mais aussi au Sahara occidental et dans toute l'Amérique Latine.

 

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Le quinzomadaire fondé par les Clarétains en 1903

Dans ces dernières années, un courant d'opinion a fait irruption dans le débat public, qui s'attache à contester la prétendue « légende noire » de l'Empire espagnol, et à revendiquer ses vertus. Le débat se centre en général sur l'Amérique Latine, mais que peut apporter à cette question le cas de la Guinée ?

Évidemment, pour les milieux coloniaux, la Guinée était un paradis. Nous, les petits noirs, comme ils nous appelaient, nous nous trouvions très bien, en plein bonheur, jouissant de la protection espagnole. Nous connaissons bien ce discours, mais voyons la réalité. Si nous nous trouvions si bien, comment ces apôtres du colonialisme expliquent-ils que, quand il y eut un tant soit peu de liberté, se produisit une rébellion anticoloniale ? Les Noirs sont-ils si ingrats, comme ils disent ? Ce n'est pas vrai. Nous les Guinéens, nous sommes comme tout le monde. Si quelqu'un vous opprime pendant des siècles, dès qu'on le peut, on le chasse.

La victoire, en 1968, de Macías, qui était le candidat le plus antiespagnol, explique tout. Pourquoi Atanasio Ndongo, le candidat soutenu depuis l'Espagne, n'a-t-il pas gagné ? Cinq mois après l'indépendance, ce que fait Macías, c'est de chasser tous les blancs, et jusqu'à maintenant, l'Espagne n'a pas retrouvé une relation normale avec les Guinéens.

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Comment soigner la plantation de cacao, manuel destiné aux indigènes

L'année qui vient de s'écouler a vu revenir au premier plan de l'actualité la mémoire du passé colonial et esclavagiste de l'Occident, avec le mouvement « Black Lives Matter » et le déboulonnage de statues.

Il y a quelque dix ans, le Parlement espagnol a essayé de faire une loi, parce qu'à ce moment-là on discutait, lors d'un sommet en Afrique du Sud, des réparations coloniales. Le Parlement essaya de faire quelque chose et les gens s'y opposèrent d'une façon qui m'a laissé stupéfait. Je dis alors que l'Espagne devait réparer, comme tous les pays esclavagistes, parce qu'en plus l'Espagne a été le dernier pays à abolir l'esclavage et, ici, on ne veut pas savoir ces choses-là. Quelle quantité d'insultes j'ai reçues ! Et cela ne concerne pas seulement les milieux de droite, c'est quelque chose qui est dans l'ADN d'une société qui n'a pas été informée sur son passé.

Mais cela, cela se fait en France, où, à côté du néo-colonialisme, il y a un grand mouvement de soutien aux réparations coloniales. De même en Angleterre, ou en Allemagne, qui a déclaré l'année 2016 année de l'Afrique, parce que son passé colonial n'a rien d'édifiant. Ces mouvements de révision de l'histoire officielle doivent avoir lieu et ont une raison d'être. Maintenant, il ne viendrait à l'idée de personne de faire l'apologie du nazisme, ni de nier l'Holocauste, mais parler de l'esclavage, il semble que ce soit de la plaisanterie. Des millions de personnes sont mortes, des millions de personnes ont souffert, et nous continuons à traîner ces séquelles.

D'où viennent les tyrans africains ? Ils ne se produisent pas par génération spontanée, ils ont été installés par ceux qui veulent continuer à exploiter les richesses, et le cas de la Guinée est tout à fait clair. C'est le troisième producteur de pétrole de l'Afrique sub-saharienne, et les gens vivent dans la misère. L'argent de la Guinée est partout sauf en Guinée, y compris en Espagne.

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Quel rôle ont joué la religion, et certains ordres religieux, dans la colonisation et la domination de la Guinée ?

La colonisation en Guinée a été une colonisation missionnaire. Là où les colons ne pouvaient arriver, les missionnaires y arrivaient. C'était des agents de la colonisation, et ce fut là le rôle des missionnaires clarétains (1) que l'Espagne envoya à la veille de la Conférence de Berlin en 1884. Ajoutez à cela que, depuis 1863, l'Espagne avait interdit toutes les autres confessions religieuses. Le paganisme, bien sûr, mais aussi les confessions chrétiennes : il y avait des protestants  guinéens, des méthodistes guinéens...

Quand l'Espagne prit effectivement possession du pays, elle abolit toutes les autres confessions et imposa le catholicisme comme seule religion officielle, ce qui augmenta exponentiellement avec la victoire de Franco. Le national-catholicisme en Guinée, et cela je l'ai vécu dans ma chair, fut un fait incontestable. Ce fut une colonisation missionnaire, et cette empreinte continue à dominer la mentalité du Guinéen jusqu'à aujourd'hui.

Et qu'en est-il d'Antonio García Trevijano ? Ici, il aimait se présenter comme un pur démocrate, mais en Guinée, il fut l'architecte du régime dictatorial de Macías...

Une des choses que l'Espagne doit aux exilés guinéens qui étions ici, c'est que, si on n'a a pas proclamé la troisième République en 1976 ou 1977, ce fut grâce à notre intervention pour démasquer García Trevijano. Trevijano était un individu sans vergogne. Il n'a jamais voulu débattre avec moi. Quand on a rendu publique la matière réservée sur la Guinée, en octobre 1976, El País Semanal m'a consacré une longue interview. Je dis ce que j'avais à dire, et Trevijano intenta une action contre El País. Quelques jours après, l'auteur de l'interview m'appela, effrayé, et je lui dis que j'assumais la responsabilité de tout. Dès que Trevijano apprit que je me présentais comme témoin du journal, il retira sa plainte.

Mon livre explique le rôle de Trevijano : un individu ambitieux, qui se faisait passer pour un homme de gauche alors qu'il était lié à tous les groupes capitalistes d'Europe et des USA. Malgré cela, ici, il passait pour homme de gauche et démocrate. Ici, il disait certaines choses, mais en réalité il en faisait d'autres. Il s'était acoquiné avec des groupes français, et grâce à lui, on leur accorda la plus importante exploitation forestière que Macías ait jamais accordée en Guinée.

Alors, à quoi on joue ? Ici, c'était un démocrate, mais en Guinée il faisait des lois pour tuer les Guinéens. Je raconte tout dans mon livre, et Trevijano l'a lu et il ne m'a jamais traîné devant les tribunaux. Un monsieur qui manipule les groupes de gauche et progressistes et l'opinion publique, et il se trouve qu'en Guinée il est le conseiller d'un tyran. Alors, nous ne sommes pas des êtres humains, nous, les Guinéens, ou aurait-il fait la même chose ici s'il avait été président de la troisième République comme il le voulait ? C'est moi-même qui ai remis à Felipe González, Enrique Múgica et Luis Yaňez le dossier Trevijano.

 

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Teodoro Obiang Nguema, formé à l'Académie militaire de Saragosse, exécute  son oncle Francisco Macias et s'empare du pouvoir. Immédiatement après le coup d'État de décembre 1979, le roi Juan Carlos s'est rendu officiellement en Guinée équatoriale pour soutenir le nouveau régime. Obiang a rendu la visite le 29 avril 1980 et les deux pays ont signé un traité d'amitié et de coopération.

 

Comment s'articule cette collusion d'intérêts entre les élites guinéennes et espagnoles pour l'exploitation des ressources du pays, que ce soit le bois, le cacao ou le pétrole ? Nous l'avons vu récemment, par exemple, avec l'implication de l'ex-commissaire Villarejo dans ce genre d'affaires.

Il y a dans l'ABC un article de moi, d'il y a quelques années, où je dis que la Guinée, pour les élites espagnoles, a toujours été une colonie d'exploitation. On nous a rempli la tête avec l'idée qu'ils allaient en Guinée pour nous évangéliser et nous civiliser, mais il se trouve que dans le Traité d’El Pardo, il n'y a pas le moindre mot sur la christianisation ou l'évangélisation de qui que ce soit. L'objectif, c'était de capturer des esclaves et de les transporter en Amérique, c'est la raison pour laquelle l'Espagne a voulu posséder la Guinée Équatoriale. Et il en a toujours été ainsi. Peu importe qu'ils soient de droite ou de gauche : Moratinos, Pepe Bono ou Trevijano ne sont pas de droite, que je sache.

Bien avant l'arrestation de Villarejo et de celui qui était chef de la police de Barajas, j'avais des vidéos là-dessus. De grosses huiles de Guinée qui arrivaient en Espagne avec des mallettes pleines de devises, et qui les ouvraient à l'aéroport de Barajas : la Garde Civile voyait leur mallette pleine de milliers de billets, et pourtant, ils passaient. Madrid, ou n'importe quelle grande ville espagnole, est pleine d'appartements et d'urbanisations achetés devant notaire par des Guinéens aux mallettes pleines d'argent. Que je sache, c'est illégal. Mais ces choses se faisaient, ici, pendant le gouvernement de Zapatero, et aussi après lui. Et pendant ce temps, en Guinée, les gens manquent du strict minimum.

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15 février 2021 : Son Excellence Teodoro Obiang Nguema Mbasogo reçoit sa première injection de vaccin chinois Sars-Cov Vero Cell Inactivated. La Chine a fait don de 100 000 doses de vaccin Sinopharm à la Guinée équatoriale. "Pour cette raison, Son Excellence Obiang Nguema Mbasogo a décrit le géant asiatique comme le meilleur ami de la Guinée équatoriale et du continent africain", peut-on lire sur le site de propagande de la présidence.
 

 

À un moment donné, tôt ou tard, il faudra bien qu'Obiang meure : quelles perspectives voyez-vous pour votre pays quand cela arrivera ?

À ce point de ma vie, je n'ose plus faire aucun pronostic, parce que tout est possible si on ne l'évite pas. Obiang prépare son fils Teodorín, qui est de fait celui qui commande en Guinée depuis maintenant quelques années. Ils se préparent pour que les choses ne changent pas. Pour que Teodorín commande, lui qui est l'individu le plus bête, le plus corrompu, qui ne sait ni lire ni écrire. Ce type va gouverner la Guinée ? Alors, autant aller se coucher.

Pourtant, il y a des Guinéens qui pourraient le faire, mais personne ne s'en soucie ni ne s'y intéresse. De même qu'il y avait de meilleurs Guinéens pour gouverner en 1978, mais ils ont choisi Obiang parce que c'était celui qui pouvait le mieux garantir leurs intérêts. C'est à ça qu'on joue. Je n'ose rien dire. Je peux dire ce que je souhaite, et qui serait le plus normal : après Obiang, des élections démocratiques. Nous essaierons alors de nous assurer que le meilleur gagne, et pas un démagogue comme Macías, qui a gagné en 1968 simplement parce qu'il a dit qu'il allait chasser les blancs.

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Les fotballeurs guinéens et leur capitaine espagnol font le salut fasciste lors de l'inauguration du nouveau stade de Santa Isabel, aujourd'hui Malabo, en 1945

Vous parlez dans votre livre de l' « afrofascisme », une dérive autoritaire et ultra-nationaliste de l'anticolonialisme et des processus d'indépendance, qui est apparue en Guinée et dans d'autres pays africains. Qu'est-ce qui définit cet afrofascisme, quelle est sa nature et à quoi croyez-vous qu'il doit son existence ?

Pratiquement dans toute l'Afrique, l'indépendance arrive avec des régimes démocratiques. Mais quelques mois après, ou quelques années après, il y a des coups d'État. Et nous en sommes encore là aujourd'hui ; qu'est-ce que cela veut dire ? Je suis arrivé à la conclusion que, dans les régimes coloniaux, les gens qui arrivent au pouvoir, surtout les militaires, venaient des armées coloniales, dont le principal rôle était de réprimer la population.

Alors, quand un président civil ou démocratique essayait de faire une politique qui ne convenait pas à l'ex-métropole, on prenait l'Idi Amin du moment. Et je ne dis pas Idi Amin au hasard, car c'était un sergent de l'armée britannique qui avait participé aux massacres des Mau-Mau au Kenya. Alors, quand, en Ouganda, on essaie de faire une politique qui ne plaît pas aux Britanniques, on incite Idi Amin à faire un coup d'Etat, et nous savons bien quel fut le résultat des années où cet énergumène était au pouvoir. Et nous pourrions voir la même chose, pays par pays, dans toute l'Afrique.

C'est une terrible alliance entre élites, organisée par les pays colonisateurs, et les entreprises qui exploitent les mines. Après, on va parler de guerre tribale, mais en Afrique il n'y a pas eu une seule guerre tribale. Ce sont des guerres d'intérêts, et si on analyse un peu les choses, on le voit clairement. La guerre des années 60 au Nigeria a fait plus d'un million de morts, et on racontait que c'était une guerre tribale, des Haoussas contre les Igbos... Mensonge ! C'était Shell, c'était pour contrôler le pétrole du Nigeria. Voilà la réalité.

Peut être une image de 3 personnes 

Pendant les années Macías, et aussi après, avec Obiang, la dictature réprimait la population avec une violence barbare. Vous parlez dans votre livre d'exécutions d'enfants de 12 ans, de passages à tabac... Quelle trace cela a-t-il laissé dans la conscience et la mémoire de la société guinéenne ?

Cette conscience est gravée dans la mentalité guinéenne. Dans les situations difficiles, l'être humain laisse surgir son animalité. Quand tout va bien, nous semblons bons, solidaires et compatissants, mais quand il y a un moment d'inquiétude et de danger, chacun se renferme sur lui-même et défend son territoire, comme font les lions.

Quand l'indépendance arrive, Macías est soutenu par les pires éléments de la société, les gens qui ne savaient pas lire et qui ne voulaient pas être commandés par ceux qu'ils considéraient comme savants. Parce que les premiers à être massacrés par Macías, ce furent les membres de la petite, minuscule élite culturelle qui existait : trois ou quatre ingénieurs, deux ou trois avocats, cinq médecins, et un tas de maîtres d'école. Ce fut les premières victimes de Macías, parce que c'était eux qui pouvaient contester la situation : l'ignorance jointe à la brutalité des troupes coloniales, car le seul modèle de Macías, c'était Franco, c'était la seule chose qu'il ait connue Et c'est ce qui a généré le chaos actuel.

Vous écrivez qu' « en Guinée Équatoriale, le mot « intellectuel » a pris un sens péjoratif et une connotation de culpabilité. Macías, puis Obiang, ont entrepris de fermer le pays à toute influence extérieure et de fomenter le mépris de la culture, de l'intelligence et du patrimoine historique.

Quand j'étais l'envoyé de l'Agence Efe, et, auparavant, directeur du Centre Culturel Hispano-guinéen, j'ai passé dix ans, de 1985 à 1995, en Guinée. Durant ces années, je me suis consacré à étudier, analyser ce qu'ils disaient et faisaient et pourquoi ils le faisaient. Je suis arrivé à la conclusion que ces messieurs se sentaient si bien, étaient si confits dans leur ignorance, que tout ce qui pouvait les en tirer leur faisait peur. Pourquoi n'y a-t-il pas un seul journal en Guinée ? Parce qu'Obiang n'aime pas la chose imprimée et ne veut pas qu'il y en ait. Il préfère la télévision, qui le montre sous son plus beau jour, ou la radio. Il dit quelque chose, et le lendemain, personne ne se souvient de ce qu'il a dit, et il peut dire le contraire de ce qu'il a dit hier. Et personne ne s'en souvient ! Et si quelqu'un le lui rappelle, on le met en prison. Mais avec un journal, c'est différent, c'est pourquoi il a interdit la presse écrite et il a tout fait pour que l'Agence Efe cesse de fonctionner. J'ai été le dernier envoyé de l'Agence Efe en Guinée. Depuis 1995, aucun journaliste d'Efe n'y est allé.

L'enseignement est une catastrophe, et ils suscitent toutes les difficultés possibles pour que les enfants n'aillent pas à l'école. Entendre un Guinéen parler espagnol fait pitié. On parle plus mal l'espagnol maintenant qu'à l'époque de Macías, il y a quarante ans. La déculturation et l'ignorance, c'est, pour ces tyrans, un mécanisme de domination de plus. On n'entend que ce qu'ils disent eux, et il n'y a rien qui permette de le contester, il n'y a pas de contre-discours ; et c'est ainsi que les gens grandissent. Et les gens qui sont nés le 3 août 1979, qui ont maintenant 41 ans, n'ont rien entendu d'autre qu'Obiang et ses sornettes.

« Ce poète a la main attachée aux chaînes qui attachent son peuple », avez-vous écrit dans un poème il y a des années. Un écrivain ne peut donc pas ignorer les chaînes qui attachent les siens ?

C'est là ce qui me distingue de beaucoup de mes compatriotes qui sont écrivains, mais qui vivent en acceptant la misère. Et non seulement ils vivent en acceptant la misère, mais ils ne la voient même pas, et beaucoup la nient ! L'élément fondamental chez un écrivain est censé être la sensibilité, et c'est ce qui manque à beaucoup d'écrivains guinéens, en particulier, et à d'autres en Afrique.

Moi, j'estime qu'il est impossible de s'appeler écrivain sans avoir ce minimum de sensibilité qui vous fait souffrir quand on voit, comme je l'ai vu, à Malabo, une mère sortir de l'hôpital la nuit à 11 heures, avec le cadavre de son enfant dans les bras. Si cette femme n'a pas d'argent pour payer l'hôpital – et personne en Guinée n'a d'argent, sauf Obiang et les siens – elle doit revenir à pied dans son village, dans la nuit, en portant le cadavre de son enfant. Quand on voit ces choses, quand on voit, comme je l'ai vu, les ordures dans les rues de Malabo, où on restait des mois sans qu'on les ramasse... À peine on ouvre sa porte, on se trouve devant la décharge. Si un écrivain n'est pas sensible à ces choses, on peut fermer boutique.

J'ai toujours cru à cette idée de María Zambrano, selon laquelle le devoir de l'écrivain est d'écrire sur ce qu'on ne peut pas dire. Sinon, pourquoi sommes-nous là ? pour répéter les discours des puissants ? Nous sommes là pour mettre en lumière ce qui est caché. Je crois que c'est ce qu'ont fait les écrivains les plus importants : laisser un témoignage de leur époque.

NdlT

(1) L'ordre des Clarétains ou des Fils du Cœur immaculé de Marie : fondé en 1849 par le Père Antoni Maria Claret  (depuis canonisé) ; le Pape lui  confia la mission de Guinée Équatoriale en 1883.

Son Excellence Teodoro Nguema Obiang Mangue, vice-président de la République, chargé de la défense et de la sécurité de l'État, alias "Le Patron", dans quelques posts d'autopromotion sur sa page Instagram, où il se fait appeler teddynguema. Le plus drôle est sans doute celui où il nage avec ses frères requins dans la mer des Maldives. Toutes les illustrations de cet article ont été ajoutées par la rédaction de Tlaxcala.

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Historia y tragedia de Guinea Ecuatorial

 

 

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Courtesy of Tlaxcala
Source: https://cutt.ly/Ck7GRst
Publication date of original article: 14/02/2021
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Tags: Donato Ndongo-BidyogoHistoire coloniale et post-colonialeGuinée ÉquatorialeColonialisme espagnolDictature ObiangPétrodictatures
 

 
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