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 28/11/2020 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
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 EDITORIALS & OP-EDS 
EDITORIALS & OP-EDS / Junior Jesus, un héros africain
Hommage à Jerry Rawlings
Date of publication at Tlaxcala: 13/11/2020
Translations available: English  Español 

Junior Jesus, un héros africain
Hommage à Jerry Rawlings

Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

“I am not an expert in economics, and I am not an expert in law. But I am an expert in working on an empty stomach while wondering when and where the next meal will come from. I know what it feels like to go to bed with a headache, for want of food in the stomach”

« Je ne suis pas un expert en économie, ni en droit. Mais je suis un expert du travail avec un estomac vide où on se demande quand et d'où viendra le prochain repas. Je sais ce que l'on ressent lorsqu'on va au lit avec un mal de tête, faute de nourriture dans l'estomac »

Jerry Rawlings, 1979

Jerry Rawlings, ancien président du Ghana, est mort ce jeudi 12 novembre au CHU Korle Bu d’Accra, où il avait été hospitalisé il y a une semaine pour des complications dues à une contagion du CoVid-19. Il était âgé de 73 ans. Avec « Junior Jesus », son surnom populaire formé à partir de ses prénoms -Jerry John -, disparaît le dernier grand leader panafricaniste, héritier de Nkrumah, frère de combat de Thomas Sankara, camarade de Fidel Castro et Daniel Ortega. De tous les hommes politiques que j’ai pu rencontrer, il restera celui qui m’a le plus impressionné sur le plan humain. Témoignage.

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JJ et Madiba

On était début 1993. Rawlings, après avoir instauré le multipartisme, venait d’être élu premier président de la IVème République du Ghana. Il m’a reçu au palais présidentiel d’Accra, le Château d’Osu, l’ancien Fort Christiansborg construit par les Dano-Norvégiens au XVIIème siècle pour y stocker l’ivoire, l’or et les esclaves avant de les expédier vers l’Europe et les Amériques. L’occupant du palais avait fort à faire. Dans la chambre à coucher, le lit présidentiel large de trois mètres, dans lequel il ne dormait pas -il préférait un étroit lit de camp militaire – était couvert d’appareils électroménagers qu’il était le seul capable de réparer. Le toit en croisillons de bois du palais s’effilochait. Il se demandait comment il allait le réparer. Il m’avait entraîné dans la salle de bains pour me montrer les dégâts après que nous avions regardé le journal télévisé, suivi de la météo, dont le spectacle l’avait vu blanchir de colère. La présentatrice de la météo avait ânonné son rapport devant une carte du Ghana qui était une vraie bouillie incompréhensible. En observant la carte, j’ai cru comprendre le problème. La carte était recouverte d’une feuille de plastique transparent sur lequel Madame Météo inscrivait les indications du jour -pluies, soleil, températures - à l’aide de marqueurs effaçables. N’ayant plus de marqueurs effaçables, elle avait utilisé des marqueurs non effaçables, recouvrant chaque jour les indications de la veille avec du tipex et mettant les nouvelles indications par-dessus le tipex. Le résultat au bout de quelques jours était un tableau digne de la figuration libre la plus échevelée. J’expliquai mon interprétation à JJ, qui me répondit : « Pendant la période révolutionnaire (après son deuxième coup d’État, en 1981), les travailleurs ont créé des conseils révolutionnaires, des sortes de soviets, dans toutes les entreprises. La seule entreprise où ça n’a pas été le cas, ça a été la télévision nationale ».

JJ et TomSank

Le Ghana en ce début des années 90 était en fin de compte à l’image chaotique de la carte météo : un sacré bordel et seul JJ était parvenu à freiner le chaos dans lequel le pays s’était enfoncé depuis 1966, quand un groupe de militaires avaient renversé le Père de la Nation, Kwame Nkrumah. La Gold Coast, devenue le Ghana indépendant, avait trois richesses : le cacao, l’or et les hommes. Les militaires putschistes s’étaient livrés à une prédation sans limites après avoir privatisé les entreprises publiques créées par Nkrumah. La corruption battait tous les records.

Rawlings avait lancé une opération radicale de nettoyage des écuries, en s’appuyant sur la mobilisation populaire, mais il avait rapidement dû s’incliner devant une évidence : les Ghanéens ne voulaient pas du socialisme. Il avait donc rapidement pris le chemin de Canossa, acceptant le Programme d’ajustement structurel de la Banque mondiale, qui impliquait entre autres de poursuivre les privatisations. Un exemple : la Black Star Line, la compagnie de navigation créée par Nkrumah, reprenant le nom du projet avorté de Marcus Garvey, le fondateur du mouvement rastafarien, qui avait, après la Première Guerre mondiale, lancé un mouvement e retour en Afrique chez les Afro-Américains. La compagnie possédait vingt cargos, qui furent vendus dans le cadre du PAS ; Lorsque le dernier cargo entreprit son voyage de Takoradi à Londres pour être livré à ses nouveaux propriétaires, une partie de l’ancien équipage ghanéen se cacha dans la cale, devenant ainsi des stowaways, des clandestins.

C’était justement un drame de clandestins qui m’amenait à Accra. Le 9 novembre 1992, Kingsley Ofosu, un garçon de 22 ans de Takoradi, sautait du cargo MC Ruby sur un quai du Havre et racontait son histoire aux policiers qui l’avaient ramassé. Il était le seul survivant d’un groupe de 9 passagers clandestins, 8 Ghanéens et un Camerounais, massacrés au large des côtes portugaises par l’équipage post-soviétique de ce cargo battant pavillon de complaisance qui avait fait le plein de fèves de cacao au port de Takoradi, où Kingsley et ses camarades étaient dockers. À Paris, dès que nous avions appris la nouvelle par le JT du dimanche soir, nous nous étions mis en branle : nous avons lancé un appel, « Hommes à la mer ! », exigeant de la justice française qu’elle fasse saisir le cargo et inculpe non seulement l’équipage, mais aussi l’armateur. Celui-ci n’était pas n’importe qui : il s’appelait Vlassov, était installé à Monte-Carlo et descendait d’une famille ayant fui la Russie après la Révolution de 1917. Il avait fait main basse sur une partie de la flotte ex-soviétique, rachetant des navires à bas prix et embauchant des équipages par le biais d’une agence de négriers d’Odessa. Les marins ex-soviétiques étaient payés 200 dollars par mois, alors qu’un marin norvégien, allemand ou usaméricain touchait dans les 4 000 dollars, un marin philippin 1 500 et un Ghanéen 900 dollars.

Les morts de faim de l’équipage du MC Ruby -ukrainiens, géorgiens, abkhazes -, découvrant les jeunes Ghanéens à fond de cale, leur avaient piqué tout le fric qu’ils avaient – pas grand-chose, mais pour eux une fortune : Kingsley avait décidé de tenter l’aventure avec ses camarades après avoir gagné à la loterie l’équivalent de 300 € -, avaient récupéré la carabine du commandant et avaient exécuté 8 des 9 clandestins, les jetant par-dessus bord. Kingsley était parvenu à leur échapper et à se planquer sous les sacs de fèves de cacao. Pour nous, qui étions actifs dans la solidarité avec les migrants, cette affaire devait être une occasion en or d’exposer publiquement les conséquences tragiques de la libéralisation du monde, de l’ex-URSS à l’Afrique. Et la présence d’un survivant allait permettre de donner un visage et un nom aux victimes. Il y avait eu auparavant, au Canada et en Grèce, quelques procès de marins accusés d’avoir jeté à la mer des passagers clandestins, mais les victimes étaient restées anonymes et donc non représentées par des parties civiles. Cette fois-ci, les familles des victimes allaient pouvoir ester en justice. Encore fallait-il organiser la chose.

Pour cela, il fallait aller au Ghana. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mis en contact avec JJ Rawlings par une amie, je me retrouve à Accra, au Château d’Osu. Le colosse qui m’accueille est un très bel homme, chaleureux et blagueur. Comme moi, il fume. Mon tabac étant épuisé, il m’offre une cartouche de Benson &  Hedges, dont le prix prohibitif dans la Ghana structurellement ajusté réserve la consommation à des happy few. Je lui raconte toute l’histoire, déroulant l’appel que nous avons lancé à Paris, suivi de 300 signatures, recueillies lors d’un meeting à la Mutualité le 10 novembre. Pendant que je parle, JJ passe des coups de fil. Il parle notamment avec le ministre de la Mobilisation populaire (authentique !). « Chief », me dit-il (on ne m’a jamais appelé « chef »), « après-demain, tu pourras rencontrer les familles des victimes à Takoradi ». Et nous passons du salon à la salle à manger, où on nous sert du tilapia, le poisson le plus consommé au monde, celui-là même que le Christ aurait multiplié. Alors que le petit Blanc délicat que je suis écarte précautionneusement l’arête du poisson, mon lieutenant enfourne la sienne et la croque avec délectation, m’expliquant : «  Nous autres, on croque tout, même les os de poulet ».

Le surlendemain, comme promis, je rencontre les familles des victimes à Takoradi, dont la jeune épouse enceinte de Kingsley, qui me remettent leurs constitutions de parties civiles. La seule famille absente sera celle du premier clandestin, un Camerounais embarqué à Douala, que nous ne sommes pas parvenus à identifier, malgré nos recherches sur place. Il restera simplement « Joseph ». Dans la foulée de l’expédition à Takoradi, j’anime un meeting avec 200 dockers, organisé par le syndicat des marins et dockers. Tous les présents sont motivés et conscients des enjeux. À l’époque, on trouve au moins un clandestin sur pratiquement chaque cargo allant d’Afrique de l’Ouest vers l’Europe. Le secrétaire général du syndicat me raconte qu’il passe l’année à sillonner les ports du monde pour tenter de placer des marins ghanéens. Ceux-ci sont arrivés à des niveaux de salaires semblables à ceux des Philippins, mais l’effondrement de l’URSS a cassé le marché, les armateurs préférant embaucher 4  marins ex-soviétiques pour le prix d’un Philippin ou d’un Ghanéen. Résultat : la moitié des 3 500 membres du syndicat ghanéen sont au chômage. Lors de notre rencontre, JJ m’avait raconté que lors d’une visite au Cap-Vert, le président Aristides Pereira lui avait dit : « Dis donc, JJ, puisque tu repars dans ton avion, tu ne pourrais pas récupérer 4 clandestins ghanéens en rade chez nous, débarqués d’un cargo ? » Ce que Rawlings fit, bien sûr.

J’avais fait deux propositions aux Ghanéens : à Rawlings, j’avais parlé de la création par le président Aristide, en Haïti, du « dixième Département », un ministère chargé des émigrés, exemple suivi par le Mali post-révolution de 1991. Avec un à deux millions d’émigrés pour une population de 15 millions de Ghanéens, un tel ministère aurait eu un sacré pain sur la planche. On se souvenait encore de l’expulsion par le Nigeria de centaines de milliers de Ghanéens en 1983, qui n’avait fait que creuser la débâcle économique du pays. Au secrétaire du syndicat, j’avais suggéré d’envisager de créer une coopérative pour lancer une ligne de ferry-boats faisant du cabotage entre le Ghana et les principaux ports d’Afrique de l’Ouest, transportant des passagers, des véhicules et des marchandises.

Mes deux propositions avaient séduit mes interlocuteurs, mais elles ne se concrétisèrent jamais. Un seul exemple pour donner une idée de la situation alors : le ministère des Affaires étrangères à Accra était hébergé dans un bâtiment de dix étages dont les ascenseurs étaient hors service et qui disposait en tout et pour tout d’une seule ligne de téléphone.



La Rawlings Family

Tout le monde, au Ghana, avait une histoire de clandestins à me raconter. Je rencontrai un survivant. Il avait été mis à la mer, avec son camarade d’odyssée, par le commandant d’un cargo japonais au large de la Sierra Leone. Le cargo transportant des troncs d’arbre, le commandant avait fait preuve d’une grande âme, lâchant les deux garçons dans l’Océan avec un tronc d’arbre, ce qui leur avait permis de regagner la côte sains et saufs. En tout et pour tout, els deux garçons s’étaient embarqués avec une bouteille d’eau. Ils n’avaient aucune idée de la destination du navire, de la durée du voyage et du port où ils pourraient débarquer en Europe. À ma question : « Mais qu’est-ce que vous vous êtes dit, en embarquant ? », le garçon eut cette magnifique réponse : « On s’est dit : ‘we’ll manage it’, on s’en sortira ». Un fonctionnaire qui passait par là pendant notre conversation, entendant cette réponse, s’exclama : « Ah, notre jeunesse, elle est magnifique ! »

Le procès du MC Ruby eut lieu à la Cour d’Assises de Rouen en décembre 1995, en pleine grève contre la réforme de la Sécurité sociale projetée par Alain Juppé. L’armateur n’avait pas  été inculpé. Le Syndicat international des gens de mer, dont j’avais visité le QG à Londres lors de mon retour du Ghana, n’avait pas voulu se constituer partie civile alors qu’il aurait eu de bonnes raisons de le faire, à double titre : les victimes étaient des dockers et les inculpés des marins, dont l’acte ternissait l’image des gens de mer. La Cour rejeta la constitution de partie civile de l’État ghanéen. Celui-ci paya l’avocate française des parties civiles, représentée au procès par un père et un oncle de victimes. Les prévenus écopèrent des peines maximales. 25 ans plus tard, Kingsley Ofosu attend toujours le paiement des dommages et intérêts décidés par la Cour et continue ses acrobaties pour sortir de la précarité.

Les Ghanéens sont des acrobates-nés. Celui qui fut le premier d’entre eux pendant 20 ans a pu survivre pendant 33 ans à son frère Thomas Sankara pour cette raison : il était un as de l’acrobatie aérienne. Puisse-t-il continuer ses loopings dans le ciel auquel il croyait. Ce catholique fervent m’avait raconté la préparation de son premier coup d’État du 15 mai 1979 : « Nana, ma femme, était enceinte de notre deuxième fille, Yaa Asantewaa. Comme elle a la drépanocytose, tout accouchement était risqué. J’ai donc adressé une prière au Seigneur : « Seigneur, si l’accouchement se passe bien, je passe à l’action ». Mes vœux ont été exaucés ».

Que le ciel te soit léger, JJ .





Courtesy of Tlaxcala
Publication date of original article: 13/11/2020
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Tags: Jerry John RawlingsGhana
 

 
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