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 26/10/2020 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / « Écrire, notre forme de résistance »
Intervention à l'ouverture de la 72e Foire du Livre de Francfort
Date of publication at Tlaxcala: 17/10/2020
Original: “Writing is our means of resistance”
Address to the opening ceremony of the 72nd Frankfurt Book Fair

Translations available: Italiano 

« Écrire, notre forme de résistance »
Intervention à l'ouverture de la 72e Foire du Livre de Francfort

David Grossman ديفيد غروسمان דויד גרוסמ

 

À l'ère de la pandémie, le pouvoir de l'écriture peut avoir une fonction salvatrice, y compris en nous rappelant qui nous étions. Ci-dessous, la traduction de l’intervention de ‘l’écrivain israélien à la cérémonie d’ouverture de la 72ème   Foire du Livre de Francfort, qui, cette année, était, évidemment, virtuelle.

Il arrive qu'au milieu de la journée, je lève la tête du clavier et je pense à un écrivain ou  deux de mes amis.

Je les imagine assis devant l'ordinateur comme moi, à la recherche d'un mot ou d'un trait insaisissable du caractère d'un personnage. Je les imagine en train de tambouriner avec leurs doigts, en train de faire un autre café. Marcher dans la pièce parce que la phrase qu'ils viennent d'écrire ne sonne pas comme elle le devrait. Je les imagine à la maison. La pandémie fait rage, elle a peut-être déjà frappé à leur porte, et pourtant ils sont complètement assortis, comme s'ils accordaient un instrument de musique. J'imagine une sorte de filet invisible, mince mais solide, tissé par des milliers d'écrivains et de poètes vivant dans le monde entier. Certains ont déjà publié des livres, d'autres en sont à leur première expérience. La plupart d'entre eux ne sont même pas conscients de l'existence des autres, mais ensemble ils font quelque chose d'important : ils corrigent un peu la dissonance générale. Ils créent une œuvre d'art.

Ici, aujourd'hui, nous, écrivains, poètes, traducteurs, éditeurs, rédacteurs, agents mais surtout lecteurs, comparons tristement les circonstances actuelles à celles des années passées et nous nous demandons quelle est notre tâche dans la réalité d'aujourd'hui. Pouvons-nous apporter une contribution ? Créer une sorte d' « anticorps » ou de « vaccin spirituel » contre le virus ? Opposer quelque chose de significatif au sentiment de restriction et d'anéantissement généré par la pandémie ?

Je crois que ce « quelque chose » est notre capacité à observer. La façon dont nous regardons le monde et décrivons ce que nous voyons. L'observation est au cœur de notre art. Ce qui fait de nous des écrivains, et peut-être les personnes que nous sommes. Et il y a beaucoup à observer. Et il y a beaucoup à dire. Dans presque tous les domaines de la vie, des changements se produisent et se produiront. Les systèmes économiques, politiques, sociaux et culturels vont s'effondrer ou prendre de nouvelles physionomies. Il est probable que les relations entre les personnes, entre les membres de la famille, entre les amis, entre les couples vont également changer.

Peut-être que la proximité de la mort amènera les femmes et les hommes, après la pandémie, à voir leur vie sous un autre angle et à ne plus vouloir faire de compromis. Et peut-être découvriront-ils à quel point les relations d'amitié et d'amour sont importantes et significatives. Mais d'ici là, le coronavirus continuera de faire rage et, comme toujours, à mesure que les fondements de la société seront sapés et que la sécurité personnelle et nationale diminuera, nous assisterons probablement à une augmentation des épisodes de nationalisme, de fondamentalisme religieux, de xénophobie, de racisme et de graves violations de la démocratie et des droits civiques. Et nous, les écrivains, nous observerons, écrirons, documenterons et mettrons en garde contre toute personne qui tenterait de procéder à des manipulations linguistiques et cognitives. Toute personne qui menace nos droits civiques et humains. Un événement comme la pandémie actuelle de coronavirus ne se produit qu'une fois par siècle. Le destin a voulu que cela nous arrive à nous. C'est une maladie horrible et mortelle qui nous fait nous sentir impuissants. L'observer, en observer les conséquences, c'est comme regarder le soleil. Mais les écrivains ont toujours regardé tel ou tel soleil et nous ont dit ce qu'ils ont vu. C'est la nature de ce métier étrange. Nous voulons observer cette époque et nous souvenir de ce que nous étions. Comment nous avons résisté ou non. Où nos faiblesses— individuelles et sociales — ont été révélées et à quels moments nous avons découvert que nous étions plus faibles et plus forts que nous le pensions.

Nous serons des témoins actifs, curieux, aigus. Écrire, pas nécessairement sur la pandémie, c'est aussi notre façon de résister aux clichés, aux slogans creux, aux déclarations sans discernement qui ouvrent la voie à l'incitation, aux préjugés et au racisme. Ce que nous faisons réussira-t-il à affaiblir ne serait-ce qu'un peu l'élan du coronavirus ? Bien sûr que non. Mais cela nous permettra de renforcer un peu notre système immunitaire. Pour nous rappeler qui nous étions avant la pandémie. Et combien le monde pourrait être beau et lumineux après que nous serons sortis de ce cauchemar.

Avant de terminer, j'aimerais vous raconter une histoire telle qu'elle m'a été racontée par Abraham Sutzkever, l'un des plus grands poètes yiddish, qui a vécu dans le ghetto de Vilnius pendant la Seconde Guerre mondiale.

Sutzkever m'a raconté la nuit où il s'est échappé du ghetto : « Je suis devenu convaincu de la puissance contenue dans la poésie en mars 1944, lorsque j'ai dû traverser un champ de mines. Personne ne savait où se trouvaient les mines. J'ai vu des gens mis en pièces. J'ai vu un oiseau stupide qui s'était trop approché. Quelle que fût la direction que je prisse, quelque pas que je fîs, aurait pu signifier la mort. Mais par devers moi, j'ai répété une mélodie (et par « mélodie », il voulait dire un poème), et au rythme de cette mélodie, j'ai traversé le champ de mines sur un kilomètre et j'en suis sorti ». Puis il a eu cette phrase surprenante : « Tu pourrais me rappeler quelle mélodie c'était ? Je ne m’en souviens pas... » Et je peux l'imaginer avec un petit sourire, comme pour nous dire que l'on oublie toujours la mélodie. À nous de la réinventer, avec nos propres mots, pour ne pas nous sentir impuissants, vaincus, même au milieu d'un champ de mines. Pour avoir encore de l'espoir.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_21691.jpg





Courtesy of Tlaxcala
Source: https://www.youtube.com/watch?v=G02BxBtDih4&feature=emb_logo
Publication date of original article: 13/10/2020
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=29856

 

Tags: David GrossmanCrise du coronavirusFoire du Livre de FrancfortPalestine/Israël
 

 
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