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 23/10/2018 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 UNIVERSAL ISSUES 
UNIVERSAL ISSUES / L'Occident contre le reste ou l'Occident contre lui-même ?
Date of publication at Tlaxcala: 28/09/2018
Original: The West against the Rest or the West against itself?
Translations available: Português/Galego 

L'Occident contre le reste ou l'Occident contre lui-même ?

Pepe Escobar Пепе Эскобар

Translated by  Dominique Macabies
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Les attaques frénétiques de l'Occident contre les illibéraux ont réduit ce qui devrait être un débat crucial au sujet d'un Occident craintif Contre le Reste du Monde, à cette question, bien plus pressante : l'Occident Contre Lui-même, écrit Pepe Escobar.

Quelle est le plus grand enjeu ? L'Occident Contre le Reste du Monde ou l'Occident Contre Lui-même ?

Xi, Poutine, Rouhani et Erdogan – le Quatuor illibéral – est dans le collimateur des sermons hautains à la gloire des "valeurs" occidentales.

En Occident, l’illibéralisme est à maintes reprises dépeint – avec une prétention aussi arrogante que provocante – comme une invasion tartare 2.0. Mais plus près de chez nous, l'illibéralisme est responsable de la guerre sociale et civile qui sévit en ce moment aux USA car,pour l'amnésique Amérique de Trump, l'Europe des Lumières, c’est de l’histoire ancienne.

La vision occidentale est devenue le maelström d'une pseudo-philosophie judéo-gréco-romaine, imprégnée de Hegel, Toynbee, Spengler combinée à d'obscures références bibliques dénonçant une attaque asiatique contre la mission civilisatrice (en français dans le texte) de l'Occident "éclairé".

Ce maelström étourdit la pensée critique, qui devient incapable d’évaluer le confucianisme de Xi, l'eurasianisme de Poutine, la realpolitik de Rouhani et l'Islam chiite "non-Occidentoxifié", sans oublier la tentative d'Erdogan de guider les Frères musulmans du monde entier.


Cibles de l'Occident

En lieu et place, l'Occident nous livre des « analyses » bidon : elles prétendent qu'on devrait applaudir l'OTAN pour ne pas avoir permis à la Libye de devenir une autre Syrie, ce qu’elle est effectivement devenue.

Pendant ce temps, une règle d'or prévaut quant à une puissance asiatique particulière : la Maison des Saoud, jugée au-delà de toute critique, alors qu’elle est l'incarnation suprême de l’illibéralisme. Cela lui vaut un laissez-passer illimité parce que, après tout, ce sont "nos bâtards".

La frénésie anti-illibérale de l'Occident a réduit ce qui devrait être un débat crucial au sujet d'un Occident craintif Contre le Reste du Monde, à cette question, bien plus pressante : l'Occident Contre Lui-même. Cette bataille occidentalo-occidentale se manifeste de plusieurs façons : Viktor Orban en Hongrie, les coalitions eurosceptiques en Autriche et en Italie, l'avancée de l’Alternative fürDeutschland (AfD) d'extrême droite et les Démocrates suédois. Bref, c'est La vengeance des Européens Déplorables

Le " paradis " retrouvé de Bannon

Steve Bannon, le maître stratège qui a élu Donald Trump et qui prend maintenant le continent d'assaut, s'est engagé dans cette bataille européenne. Il est sur le point de lancer son propre groupe de réflexion, « Le Mouvement », à Bruxelles, pour fomenter rien de moins qu'une révolution populiste de droite.

Ce mouvement a de quoi faire frémir divers États membres de l'UE, car Bannon n'hésite pas à paraphraser Satan dans ‘Paradise Lost’, de Milton : "Je préfère régner en enfer que servir au ciel".

L'influence croissante de Bannon en Europe a atteint la Biennale de Venise, où le réalisateur Errol Morris a présenté un documentaire sur Bannon, ‘American Dharma’, basé sur 18 heures d'interviews avec le Svengali de Trump en personne.

Il y a deux semaines, Bannon s'est rendu à Rome, soutenu par Mischaël Modrikamen, le président du Parti populaire de Belgique, qui est désigné pour diriger le Mouvement. À Rome, Bannon a de nouveau rencontré le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini – à qu'il avait conseillé "pendant des heures" de rompre, enfin, une coalition politique avec l'étoile déclinante Silvio "BungaBunga" Berlusconi. Néanmoins, Salvini et Berlusconi ont recommencé leurs marchandages.

Bannon a eu raison d'identifier l'Italie comme le vortex de la post-politique, le fer de lance de la croisade pour défaire l'UE. Les élections au Parlement européen de mai 2019 devraient changer la donne. Bannon y voit la victoire garantie du populisme de droite et des mouvements nationalistes.

Dans cette bataille acharnée entre le populisme et le parti de Davos, Bannon veut jouer au croque-mort contre un pitoyable George Soros.



Bannon à Rome (CNBC)

Bannon séduit même les cyniques en France, quand il qualifie Emmanuel Macron – qui s'autoproclame "Jupiter" mais est en chute libre dans les sondages – comme l'ennemi public numéro un. Un hebdomadaire USaméricain a déclaré que Macron était le dernier homme à se dresser entre les "valeurs européennes" et, carrément, le fascisme. Bannon est plus réaliste : Macron n’est qu’"un banquier Rothschild qui n'a jamais fait d'argent – la définition même d'un loser... Il s'imagine être un nouveau Napoléon."

Bannon développe son réseau dans toute l’Europe parce qu'il a identifié comment l'Occident colporte "un socialisme pour les très riches et les très pauvres" et "une forme brutale de capitalisme darwinien pour tous les autres". Un certain nombre d'Européens comprennent facilement sa conception simpliste du populisme de droite, selon laquelle les citoyens ont le droit de trouver un emploi, ce qui est impossible lorsque l'immigration illégale est instrumentalisée pour faire chuter les salaires des travailleurs.

La stratégie politique qui sous-tend Le Mouvement est d'unir tous les vecteurs nationalistes européens –actuellement un bazar fragmenté entre souverainistes, néolibéraux, nationalistes radicalisés, racistes, conservateurs et extrémistes en quête de respectabilité.

Il faut reconnaître à Bannon le mérite d'avoir viscéralement compris que l'UE est un vaste espace, de facto "sans souveraineté", pris en otage par l'austérité économique. La bureaucratie de l'UE peut facilement être interprétée comme le QG de l'Illibéralisme : ça n'a jamais été une démocratie.

Il ne fait aucun doute que Bannon a convaincu Salvini de la nécessité de continuer à marteler encore et encore combien  est antidémocratique la direction franco-allemande de l'UE. Mais il y a un énorme problème : Le Mouvement, et la galaxie populiste de droite, se concentrent presque exclusivement sur le rôle des migrants illégaux – ce qui amène les cyniques non idéologues à soupçonner que cela pourrait n'être rien d'autre qu'une xénophobie d'État se faisant passer pour une révolte des masses.

Pendant ce temps, dans la caverne de Platon....

La théoricienne politique belge Chantal Mouffe, professeur à l'Université de Westminster et chouchoute de la société multiculturelle des cafés, pourrait facilement être présentée comme l'anti-Bannon. Effectivement, elle identifie la "crise d'hégémonie néolibérale" et elle sait expliquer comment au fondement de la post-politique se trouve le bonnet blanc -blanc bonnet de la droite et la gauche, qui se vautrent de concert dans un marécage conceptuel.

L'impasse politique de tout l'Occident tourne une fois de plus autour du TINA (There Is No Alternative): aucune alternative possible, en l'occurrence à la mondialisation néolibérale. La Déesse du marché c'est la fusion d'Athéna et Vénus. La question c’est de savoir comment organiser une réaction politiquement forte contre la marchandisation totale de la vie.

 

Mouffe, l'anti-Bannon

Au moins Mouffe comprend-elle que se contenter de diaboliser le populisme de droite en l’accusant d’être irrationnel – tout en méprisant les "déplorables" – n'est pas suffisant. Pourtant, elle place trop d'espoir dans la stratégie politique floue de Podemos en Espagne, celle de La France Insoumise en France ou de Bernie Sanders aux USA. Le seul politicien progressiste en Europe à avoir une vision claire du gouvernement est incontestablement Jeremy Corbyn, qui consacre toute son énergie à combattre une féroce campagne de diabolisation.

Sanders vient de lancer un manifeste appelant à une Internationale Progressiste – capable de définir un New Deal 2.0 et un nouveau Bretton Woods.

Pour sa part, Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des Finances et co-fondateur du mouvement démocratique DiEM25, déplore le triomphe d'une Internationale nationaliste – soulignant au moins qu'elle "est issue du cloaque du capitalisme financiarisé".

Pourtant, il a recours aux mêmes vieux joueurs lorsqu'il s'agit de faire pression en faveur d'une Internationale progressiste : Sanders, Corbyn et son propre DiEM25.

La solution conceptuelle de Mouffe est de parier sur ce qu'elle décrit comme le populisme de gauche, qu'on peut interpréter comme allant du "socialisme démocratique" à la "démocratie participative", en fonction "des différents contextes nationaux".

Cela implique que le populisme – impitoyablement diabolisé par les élites néolibérales – loin d'être une perversion toxique de la démocratie, pourrait peut être s’avérer authentiquement progressiste.

Slavoj Žižek, dans ‘Le Courage du Désespoir’, y souscrit totalement, quand il souligne que lorsque les masses "non convaincues par le discours capitaliste ‘rationnel’ préfèrent une "position populiste anti-élite", cela n'a rien à voir avec le ‘primitivisme des classes subalternes.

En fait, Noam Chomsky, en 1991, dans son ouvrage ‘Necessary Illusions : Thought Control in Democratic Societies’, avait brillamment montré comment fonctionne réellement la "démocratie" occidentale : "Ce n'est qu'en surmontant la menace de la participation populaire que les formes démocratiques peuvent être envisagées sans risque."

"Alors, que veut l'Europe ?" demande Žižek. Il a le mérite d'identifier la "contradiction principale" de ce qu'il appelle le "Nouvel Ordre Mondial" (en fait nous sommes encore sous l'emprise de l’Ancien Désordre Mondial). Žižek décrit succinctement cette contradiction comme "l'impossibilité structurelle de trouver un ordre politique global susceptible de correspondre à l'économie capitaliste globale".

Et c'est pourquoi le spectre du "changement" est si limité, et pour l'instant totalement capté par le populisme de droite. Rien de substantiel ne peut se produire sans une véritable transformation socio-économique, un nouveau système mondial remplaçant le capitalisme de casino.

Les champions des "valeurs occidentales" préfèrent adopter une tactique de diversion : ce faisant, ils confondent les jeux d'ombres dans leur caverne platonico-russophobe et la réalité, tout en déplorant "la fin de l'atlantisme".

Ils s’entêtent à invoquer la peur d'un Poutine "illibéral" et de son "comportement malveillant" attentatoire à l'UE, associés au néocolonialisme du "piège de la dette" que ces sournois chinois imposent à leurs clients sans méfiance.

Ces élites n'ont aucune chance de comprendre qu'elles ont elles-mêmes fait le lit du triste sort dont elles se plaignent, grâce à un autre populisme – celui du libre marché– qui se trouve constituer le pinacle de l’illibéralisme occidental

 

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: https://consortiumnews.com/2018/09/18/the-west-against-the-rest-or-the-west-against-itself/
Publication date of original article: 18/09/2018
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=24165

 

Tags: IllibéralismePopulismeSteve BannonUErope
 

 
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