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 17/07/2018 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 UMMA 
UMMA / “Je ne tomberai plus enceinte, je n'ai pas encore mûri”
Monologue de l'avortée
Date of publication at Tlaxcala: 30/03/2018
Original: مونولوج الإجهاض : لن أحمل مجددًا لأني لم أكبر بعد
Translations available: Español  Italiano 

“Je ne tomberai plus enceinte, je n'ai pas encore mûri”
Monologue de l'avortée

Rim Ben Fraj ريم بن فرج

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Si vous êtes de ces personnes qui jugent facilement les autres, ne lisez pas cet article.

 

Elle ...

Cette  fille d'un âge difficile à définir, avec un beau sourire enfantin, est une figure bien connue au quartier Liber-thé, dans le quartier Lafayette. Elle a l’air tranquille, buvant son café à petites gorgées, en toute quiétude. Entre ses doigts, un stylo à bille avec lequel elle joue tout le temps. Elle regarde, un peu confuse, son journal, noir, ouvert devant elle. Ce matin je ne trouve pas de table libre dans café, elle me regarde pendant que je cherche une place. Elle me sourit et m'invite à m'asseoir à sa table, disant d'une voix douce, «Tu peux t’asseoir». J'accepte immédiatement et je m’assois en face d’elle. Elle rassemble ses affaires éparpillées sur la table pour faire de la place pour mon café.

Elle brise la glace:

-Tu es journaliste, n'est-ce pas? J'ai lu quelques articles de toi.

J'ai hoché la tête: oui. Je demande:

-Et tu as aimé mes articles?

Elle sourit timidement et dit:

-Je vais te raconter une histoire que peut-être certains de tes lecteurs vont aimer. Tu veux l'entendre?

Je cherchais quelque chose à écrire, quelque chose de différent des habituels thèmes journalistiques ... quelque chose de totalement différent.

Elle a commencé à parler sérieusement.

- Il y a une semaine, je suis allée voir mon médecin. Il m'a demandé quand j'allais me marier. "Ça sera mieux parce que tu es très fertile et ça, c'est bien. Tu n’es peut-être pas encore consciente de la chance que tu as. D'autres viennent à ma consultation pour essayer de tomber enceintes alors que toi, tu viens pour avorter ..." Oui, j'ai avorté il y a deux jours. Chaque fois que je suis enceinte, j'imagine le sexe du bébé et je lui donne un nom. Chaque fois que j’avorte, je pleure beaucoup, je pleure jusqu'à l’épuisement sur cet être microscopique. Ensuite, je fais mon deuil de la vie qu’il n’aura pas et de  la vie que je n’aurai pas avec lui. Le deuil d’ un petit morceau de moi que j'ai perdu en avortant.

Elle a soupiré et continué :

- Bien sûr, il a fixé un rendez-vous pour l'opération et m'a dit "Appelle-moi ou laisse-moi un message à mon numéro privé comme toujours quand tu seras en  route".

Elle est restée silencieuse. Elle a pris quelques gorgées de café. Elle m'a regardé et m'a dit:

-Je suis sûre que tu te demandes pourquoi je n'utilise pas la pilule. Je ne peux pas pour différentes raisons médicales complexes et difficiles à expliquer. Presque tous les garçons que j'ai connus refusent d'utiliser la capote sous prétexte que ça diminue leur plaisir, même si pour moi,  il n'y a pas de grande différence, en fait.

En une année j'ai avorté quatre fois, c'est un chiffre record et quelque chose dont j'ai honte de parler. ça m'a conduit à la limite de la folie et ça m'a fait penser plus d'une fois au suicide. Ma vie est devenue déprimante et sombre. Sortir du lit chaque matin et laisser derrière moi les fardeaux que je porte est très difficile.

Elle est restée silencieuse. Elle a baissé les yeux, essuyé ses larmes, enfilé ses lunettes de soleil et a poursuivi :

- Tu sais ? Lorsque les hormones de la grossesse commencent à faire leur effet, la folie commence. Les envies, les pleurs soudains, la perte de désir, les nausées constantes, la bouffe compulsive, l'incapacité à supporter les bruits forts, le dégoût de n'importe quelle odeur, et tu as même du mal à contrôler tes nerfs. Malheureusement, je n'ai connu que les premiers mois de la grossesse, j'y ai toujours mis fin avant d'atteindre la huitième semaine. Cette fois-ci, j'ai totalement perdu le contrôle. Je ne pouvais pas travailler. J'étais paralysée. Je ne pouvais pas suivre ce qui se passait. Je suis devenue un cadavre endormi, jour et nuit. Ma mère ne comprenait pas ce qui se passait.

Heureusement, mon ami était à chaque fois très compréhensif et a essayé de toutes ses forces de soulager ma peine, mais il pensait que je rejetais toute la faute sur lui et que je faisais la victime. Peut-être qu’il ne comprenait pas que, à chaque fois, c'était moi qui perdais une partie de moi et que je voulais juste garder une partie de lui en moi. Même si j'étais pleinement consciente que tout ça, c’était de la folie de ma part, je m'attendais à chaque fois qu’il m’emmène avec lui pour fuir ensemble la critique et les regards des gens. Je suis comme toute femme, j'ai un instinct maternel inné et comme toutes, je veux former une petite famille. Je n'ai pas cessé de l'aimer un seul jour mais j'étais émotionnellement épuisée et j'ai perdu toute envie, même dans les moments les plus intimes je ne pouvais pas arrêter d'y penser.

Elle m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit:

-J'ai été enceinte huit fois et huit fois j'ai eu un avortement. Et à chaque fois je n'espérais qu’une chose : pouvoir célébrer la prochaine grossesse, comme le font toutes les femmes sur cette planète.

Nous nous sommes alors regardées, des larmes coulaient sur ses joues. Un silence ambigu a suivi, interrompu par la voix de Fairouz : "Oui, parfois il y a de l'espoir qui vient de l'ennui". Et elle a continué:

-Je ne veux pas que tu penses que je suis une pauvre victime. Je suis absolument consciente de ma responsabilité dans tout ça. Tu sais? Mes amis s'amusent du nombre de fois que cela m'est arrivé.

 Elle prend quelques gorgées de café et dit: - - Maintenant tout ça est fini. Laisse-moi te raconter quelques détails de ce qui m'est arrivé la dernière fois. À l'entrée de la clinique privée de luxe, j'ai été accueillie par une jeune femme qui venait de se marier. Je l’ai su à la couleur de ses cheveux, aux harqus (dessins faits au henné) qui décoraient ses mains et à  la quantité de maquillage qu'elle portait. Elle portait une énorme alliance qu’elle n'a pas hésité pas à me faire voir quand je lui ai donné l'enveloppe du gynécologue. Elle m'a accueillie avec une froideur absolue et un horrible sourire forcé "C’est toi la patiente"? "Oui", ai-je dit. Soudain elle a crié "Donne-moi ta carte d’identité ! " Je la lui ai donnée et il a entré les données dans l'ordinateur. Elle m'a lancé un regard méchant et a dit "Ooohh, tu es une cliente connue ici, tu es mariée ?" J'ai ignoré la question, cela ne la concernait pas, ni elle ni la clinique.

Habituellement tout se passe normalement, ils m'accueillent et ils mettent tout à ma disposition pour que je me sente confortable. Cette fois-ci, tout était terrible du début à la fin. Peut-être parce que c'était samedi. Je suis entrée dans la salle d'opération et j'ai été surprise de voir que je n'étais pas seule. Il y avait une femme sur la civière à côté de moi qui était sur le point d’accoucher. Le gynéco est arrivé, il m'a fait l'injection et quand je me suis réveillée la femme d’à côté avait donné naissance à des jumeaux qui n’arrêtaient pas de crier et moi, je n’arrêtais pas de pleurer ...

Elle m’a regardé en souriant à travers ses larmes:

-Je vais bien maintenant. Je suis entière. Je vais bientôt reprendre ma vie normale. Je vais prendre soin de moi et je ne vais pas retomber enceinte, parce que je n'ai pas encore mûri ni appris. J'ai beaucoup de choses devant moi et je dois réorganiser ma vie. Maintenant, après avoir perdu du poids, je me sens beaucoup plus léger. Merci pour ton temps et ton attention. Tu peux publier mon histoire si tu veux.

Et elle a ajouté ironiquement:

-Nous vivons dans un pays où nous avons le droit à l'avortement, imagine si on était nées dans un autre pays arabe. Ça, c'est le côté positif de l'histoire.

Ayant  dit cette dernière phrase, elle a ouvert son journal et a commencé à réorganiser ses rendez-vous et travaux accumulés .

Une heure s'était écoulée, durant laquelle je n'avais pas prononcé un seul mot. Je buvais timidement mon café, la regardant avec inquiétude, parce que je ne voulais pas qu'elle pense à un quelconque  moment que je la jugeais ou la méprisais ou que j’avais de la peine pour elle. J'ai ouvert l'ordinateur et écrit son histoire rapidement, mot à mot, pour n’oublier aucun détail.

Photos: Champ, œuvres de Zoë Buckman

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: https://goo.gl/5ckRTQ
Publication date of original article: 28/03/2018
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=23099

 

Tags: AvortementFemmesTunisie
 

 
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