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 25/06/2018 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 USA & CANADA 
USA & CANADA / C’est pour qui qu’on défile exactement ? Réflexions critiques un an après la Marche des Femmes sur Washington
Date of publication at Tlaxcala: 02/02/2018
Original: Who are we really marching for? Critical reflections a year after the Women’s March

C’est pour qui qu’on défile exactement ? Réflexions critiques un an après la Marche des Femmes sur Washington

Tamara Hijazi تمارا حجازي

Translated by  Jacques Boutard
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Samedi dernier, jour du premier anniversaire de la Marche des Femmes, je ne suis pas montée dans le bus pour Wasington . L'année dernière, à Washington, en plein cœur de la Marche des Femmes, même si j'étais entourée de 500 000 personnes qui criaient leur exigence de justice sociale, je ne me suis pas sentie respectée, je n'ai pas senti que j'étais en sécurité, ou traitée avec dignité. La Marche des Femmes m'a plutôt donné le sentiment qu'aux USA, la vaste communauté cisgenrée (hétéro) dans son ensemble a une vision bien spécifique du féminisme et de la justice sociale. Une vision qui n'inclut pas  les gens comme moi, et qui a grand besoin d'être corrigée.

 1-La représentation des gens de couleur

Quand je suis arrivé sur les lieux de la manifestation et que j'ai vu le nombre énorme de femmes blanches qui m'entouraient, j'ai d'abord pensé comme c'était bien de voir enfin des gens en position dominante reprendre le flambeau de la lutte. Le militantisme et le travail d'organisation dans les quartiers peut se révéler incroyablement éprouvant, tant physiquement qu'émotionnellement. J'ai vu des gens si impliqués dans leur travail de militants que, certains jours, ils n'ont même pas le temps de respirer -et ce travail est en grande partie entrepris par des gens de couleur marginalisés. L'espace d'un instant, j'ai été contente de voir des femmes blanches mettre la main à la pâte.

Puis j'ai compris que ce n'était pas le cas. Les femmes qui m'entouraient n'étaient pas là pour parler d'intersectionnalité* ou de la recherche d'alliances. Elles n’étaient pas là pour se battre pour les autres. Au contraire, elles avaient l'esprit concentré sur leurs droits en tant que femmes blanches, souvent de classe moyenne ou supérieure, et hétérosexuelles assumées. Il y avait très peu de slogans ou de panneaux abordant la question de la violence contre les peuples indigènes ou les immigrés sans papiers. Les manifestantes préféraient crier un slogan obscène contre Trump que de scander « Si, se puede! » (Oui, on peut) ou « Black Lives Matter » (Les vies de noir.es, ça compte) Quand certaines personnes isolées ont lancé ces slogans, j'ai entendu à plusieurs reprises des manifestantes se plaindre que « nous n'étions pas là pour parler de problèmes raciaux », que la « racialisation » de ces problèmes dénaturait l'objectif de cette « marche des femmes ». Ce refus de tenir compte des aspects raciaux du genre dénotait une vision restreinte de la féminité fondée exclusivement sur la blancheur de la peau et des problèmes de blancs. Les femmes de couleur, quant à elles, devaient être présentes si elles voulaient rappeler aux gens qu'elles existaient, que leurs problèmes étaient importants, et que c'était sur elles que reposait ce combat.

 À un moment donné, Madonna est montée sur le podium et a déclaré qu'elle avait rêvé de faire sauter la Maison Blanche. Comme l'a dit en termes simples et éloquents Nadya Agrawal, « Les gens ont ri. Les flics, en tenue de combat, se balançaient d'un pied sur l'autre et avaient l'air de s'ennuyer ferme. Comment auraient-ils réagi si une femme noire ou musulmane avait dit ça ? » Je me rappelle mon sentiment d'horreur – ma fureur que quelqu'un ait le privilège de dire une chose pareille sans crainte d'être arrêté – ou simplement abattu sur place.

Une fois que Trump a été élu, les médias ont essentiellement montré des Blancs qui se tordaient les mains en disant : « Comment cela a-t-il pu arriver ? Pourquoi est-ce arrivé ? » Les Blanches sont assez indignées pour participer à la Marche des Femmes, mais pas assez pour participer (maintenant ou à l'avenir) à des marches pour protester contre l'assassinat de Noirs usaméricains ou pour lutter contre la politique qui consiste à nier aux immigrants le droit aux soins médicaux. Les personnes de couleur réparent les dégâts que les Blanches ont contribué à causer en restant inactives jusqu'à ce qu'il soit tout bonnement trop tard – un système dont nous souffrons, nous et nos enfants, bien plus qu'elles n'en souffriront jamais.

  http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17833.jpg

"Je veux voir voir, belles dames blanches, à la prochaine manif de Black Lives Matter, OK ?" Photo Emma Bracy

2. Câlins pour tout le monde – ce qu'on pourrait aussi appeler « Blue Lives Matter** »

J'ai été témoin de choses incroyables lors de cette manifestation – j'ai rencontré le bizarre Vermin Supreme***, vu des mères donner le sein tout en défilant, des cafés distribuer gratuitement des sandwiches et des boissons aux manifestants. En plus de ces visions sublimes, j'ai vu des manifestantes blanches serrer des policiers dans leurs bras.

Juste avant cela, je croyais que la réaction des hommes en uniforme allait être violente. Je m'attendais à des coups de matraque, et j'accélérais le pas pour le cas où je devrais aller porter secours à quelqu'un. J'ai d'abord été terrorisée par ce spectacle, puis incrédule quand j'ai vu que les choses se passaient dans le calme.

Étant Palestinienne et ayant vécu sous un régime d'occupation où la police et l'armée font respecter la loi (ce qui se traduit généralement par l'arrestation de jeunes basanés coupables du simple crime d'exister), ces groupes ne représentent à mes yeux que des rouages d'un système de violence, de colonialisme et de discrimination. Depuis que je suis venue vivre aux USA, je n'ai pas eu à faire aussi souvent l'expérience de la violence ou de l'arbitraire policiers. Je suis une Arabe qui passe pour Blanche, sans traits caractéristiques. Cela a été une expérience très étrange pour moi de ne pas être broyée par l'appétit de forces de l'ordre avides de pouvoir. Conservant en moi ce traumatisme dans un lieu où je n'ai plus à en faire l'expérience quotidienne, la présence de la police me remplit souvent d'une angoisse incroyable. Et j'étais là, dans une manifestation en faveur des droits humains, avec sous les yeux des personnes blanches serrant la main de policiers tout en discutant de la pluie et du beau temps.

À cet instant, j'ai vraiment compris qu'il ne s'agissait pas là d'une manifestation pour la défense des droits essentiels des femmes -ou pour faire cesser le meurtre d'adolescents noirs, les exactions contre ceux qui manifestaient à Standing Rock, la violence physique et morale exercée contre les gens jetés en pâture à l'industrie pénitentiaire. Le but n'était pas de défendre les communautés de gens de couleur marginalisées, ni de lutter contre les stéréotypes qui justifient la violence dont elles sont victimes. Ce défilé n'avait pas pour but de déstabiliser et de déconstruire les systèmes policiers violents, autoritaires et avides de pouvoir qui s'en prennent aux communautés marginalisées.

Dans la semaine qui a suivi, les médias débordaient de louanges pour cette Marche des Femmes qui n'avait entraîné aucune arrestation. Cette image a été utilisée pour critiquer les mouvements pour les droits civiques -particulièrement Black Lives Matter- qui sont souvent animés par des communautés marginalisées. Implicitement, les médias traitaient les gens de couleur d’ « incontrôlés » et « sauvages » -des animaux qu'on ne peut pas dresser, et qui doivent donc être mis en cage (détenus en prison).

3. Solidarité mais pas pour tous/tes

La première fois que j'ai mis les pieds dans une station de métro à Washington, j'ai été frappée par le nombre impressionnant de bonnets roses autour de moi. En discutant avec quelques femmes, je me suis aperçue que le bonnet était une riposte à la phrase controversée de Trump «  “grab ‘em by the pussy” » (attrapez-les par la chatte). Le « bonnetchatte » (pussyhat), qui fait maintenant partie de l'accoutrement typique des participantes aux Marches des Femmes, a pour but de lier de façon irréversible la féminité à la présence d'un vagin. Pas de vagin, pas de femme. Vous n'êtes pas une femme, passez votre chemin.

C'est entendu, les gens que la remarque de Trump met en fureur ont parfaitement le droit de l'être (la façon dont sa phrase encourageait les gens à attenter au corps d'une autre personne de façon violente et non consentie est tout à fait répugnante) ; on a parfaitement le droit de critiquer les politiques qui visent à restreindre la liberté de chacune à disposer de son corps (comme nous l'avons constaté dans les campagnes pour la fermeture des cliniques pratiquant l'avortement, par exemple). Il y a toutefois une différence majeure entre le fait de critiquer l'oppression liée à une fonction corporelle spécifique et le fait d'identifier la féminité à sa présence ou son absence.

La Marche des Femmes se voulait une révolte -contre les stéréotypes, les rôles et le traitement, basés sur le genre. Il est ironique de constater que la Marche perpétue la « marginalisation des trans dans le féminisme post-trumpien », alors que nous devrions puiser de la force et du pouvoir dans l'existence et les expériences des femmes trans et des fems***. Comme l'a formulé Meredith Talusan, « On trouve que les femmes cisgenrées sont infectes quand elles se comportent de façon à remettre en cause les normes de genre. Mais l'existence même des femmes trans et des « fems » est enracinée dans la révolte contre les stéréotypes de genre : nous défions le postulat fondamental du patriarcat qui veut qu'aucune personne « née » avec un sexe masculin ne voudrait jamais renoncer à ce privilège. En ces temps de crise, les féministes doivent envisager de suivre l'exemple des femmes trans et des « fem », qui ont toujours été infectes ».

Par les panneaux qu'elles brandissaient, les participantes à la manifestation ont, elles aussi, fait des organes génitaux et de la constitution physique les symboles de la féminité. La majorité des affiches que j'ai vues représentaient des vulves, des utérus et des trompes de Fallope. Toutes ces images créaient un espace où les femmes trans étaient simplement rendues invisibles. La majorité des manifestantes ne semblaient avoir aucunement conscience du fait que leurs panneaux heurtaient les femmes «trans » et les « fems » autour d'elles, et qu'ils entretenaient un environnement délétère bâti uniquement sur les droits des femmes « cisgenrées ». Je n'ai pas entendu les manifestantes scander des slogans en faveur des droits médicaux et légaux des personnes trans ou des communautés « queer ». En fait, lorsque des manifestantes ou des internautes indépendants sont intervenus sur la toile pour se plaindre du caractère sectaire des « bonnets-chattes », leur opinion a été jugée sans intérêt.

Sur cette affirmation, je dirai simplement ceci :

la mode est politique. Ce que nous portons, où nous le portons, et pourquoi nous décidons ou nous refusons de le porter, reflète la valeur que nous accordons à la protection et à la représentation des communautés qui nous entourent. Quand nous refusons de parler de l'aspect politique de ce que nous portons, nous refusons de parler de la façon dont la mode a été utilisée pour influencer et manipuler la politique du genre, de la sexualité, la politique raciale et sociale, sur le plan local et sur le plan global.

"Tout ce qui brille n'est pas or"

 

Malgré toutes ces questions, je veux dire que je fonde quand même des espoirs sur la Marche des Femmes. Je fonde l'espoir que les communautés marginalisées puissent se rassembler pour défier le système – si nous sommes d'accord pour consacrer le temps et les efforts nécessaires pour tenir des discussions difficiles mais nécessaires.

Pour le moment, celles qui ont participé à la manifestation doivent se rappeler pourquoi elles ont décidé de manifester et se demander pour qui exactement elles ont défilé.

NdE

* Intersectionnalité (intersectionality) : terme proposé par l'universitaire féministe US Kimberlé Crenshaw en 1989, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. L'intersectionnalité étudie les identités collectives plutôt que les trajectoires individuelles.

**Blue Lives Matter : les vies de bleus, ça compte, mouvement éphémère de défense des "pauvres flics calomniés par les militants de Black Lives Matter", qui n'existe que dans le monde virtuel.

 *** Vermin Supreme  est un 'performance artist' et militant anarchiste, célèbre pour s’être porté candidat à diverses élections locales et nationales et pour son accoutrement : barbu, il porte une grosse botte noire en guise de chapeau et se balade en tenant dans sa main une brosse à dents géante. Une sorte de Mouna Aguigui d'outre-Atlantique.

**** Fem : abréviation de « féminine », désigne une lesbienne qui ne rejette pas sa féminité et qui, par conséquent, ne cherche pas à investir les codes de la gouinitude. Elle n’est pas dépolitisée pour autant, la fem tient à défendre son identité sexuelle. Depuis peu, un certain nombre de fem, nourries de la lecture de Butler, affirment transgresser leur genre en hyper-féminisant leur apparence. Elles s’appuient notamment sur l’esthétique burlesque ou rétro pour jouer les femmes fatales. Maquillage outrancier, talons vertigineux, robes vintage participent d’une monstration de leur être femme. Il ne s’agit pas d’être naturelle ! Au contraire, il faut montrer le caractère artificiel de la féminité, qui est une construction sociale. Pour elle, le genre est une performance (si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, taper Butler dans Wikipédia et vissa !). Un moyen de la reconnaître : elle minaude et fait la moue dès que vous la prenez en photo. (Source : Lexique de la lesbienne avertie)

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://chicagomonitor.com/2018/01/who-are-we-really-marching-for-critical-reflections-a-year-after-the-womens-march/
Publication date of original article: 24/01/2018
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22608

 

Tags: Marche des FemmesCisgenre TransgenreIntersectionnalitéBlack Lives MatterTrumplandiaHillaristesBonnets rosesUSAFéminismes
 

 
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