TLAXCALA تلاكسكالا Τλαξκάλα Тлакскала la red internacional de traductores por la diversidad lingüística le réseau international des traducteurs pour la diversité linguistique the international network of translators for linguistic diversity الشبكة العالمية للمترجمين من اجل التنويع اللغوي das internationale Übersetzernetzwerk für sprachliche Vielfalt a rede internacional de tradutores pela diversidade linguística la rete internazionale di traduttori per la diversità linguistica la xarxa internacional dels traductors per a la diversitat lingüística översättarnas internationella nätverk för språklig mångfald شبکه بین المللی مترجمین خواهان حفظ تنوع گویش το διεθνής δίκτυο των μεταφραστών για τη γλωσσική ποικιλία международная сеть переводчиков языкового разнообразия Aẓeḍḍa n yemsuqqlen i lmend n uṭṭuqqet n yilsawen dilsel çeşitlilik için uluslararası çevirmen ağı la internacia reto de tradukistoj por la lingva diverso

 24/11/2017 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / Salman Rushdie, vie et mort d’un gentleman auteur
Date of publication at Tlaxcala: 31/10/2017
Original: The life and death of Salman Rushdie, gentleman author
Translations available: Español 

Salman Rushdie, vie et mort d’un gentleman auteur

Hamid Dabashi حمید دباشی

Translated by  Jacques Boutard
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

 

Depuis la parution de l'un de ses premiers romans «posthumes», Le Dernier Soupir du Maure (1995), je n'ai plus été capable de lire Rushdie sans la sensation bizarre que je suis en train de lire un imposteur, écrit Dabashi [Reuters].

J'étais récemment assis à quelques rangs derrière Salman Rushdie sur le vol British Airways 178 de New York à Londres. C'était une expérience étrange. En allant aux toilettes, j’ai vu qu'il faisait une réussite sur son téléphone portable. Je n'ai même pas été tenté d'aller me présenter à lui. Je peux à peine le supporter. En plus, est-ce que vous imaginez un Iranien barbu s'approcher de Salman Rushdie dans un avion volant vers Londres à 11 000 mètres d’altitude. Il pourrait paniquer et revivre le premier chapitre de ses Versets Sataniques. Lequel d'entre nous serait Gibreel Farishta et lequel serait Saladin Chamcha ?1 L’angoisse !

J'ai rencontré Salman Rushdie, il y a des années, alors qu’on ne parlait que de la fameuse fatwa lancée contre lui par l’ayatollah Khomeiny. Feu Edward Said l'avait invité à visiter l’université de Columbia. Je me souviens que la petite réception qu'Edward avait organisée pour lui avait lieu littéralement à huis clos et sur invitation seulement. Une petite douzaine de professeurs et d'étudiants de Columbia s'étaient rassemblés pour discuter avec l'auteur des Versets Sataniques alors qu'il vivait encore dans la clandestinité.

Cette rencontre fortuite, début octobre 2017, a eu lieu au moment de la parution de son livre, The Golden House, que j’ignorais totalement jusqu'à ce que je tombe sur une critique élogieuse dans le Guardian, où on le comparait à Gatsby le Magnifique de Fitzgerald et à Retour à Brideshead d'Evelyn Waugh.

Comme il se doit, je suis allé acheter un exemplaire du livre, j’ai commencé à le lire et, une fois encore , je n’ai pas pu m’empêcher de penser que je lisais le livre d’un imposteur.

Pourquoi un imposteur? Je vous explique.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17327.jpg

 

La naissance d'un auteur

J'étais encore étudiant en deuxième cycle quand son livre, Les Enfants de Minuit (1981), est paru. Les mots ne parviennent pas à décrire ma fascination et ma joie à cette découverte. Son écriture était spirituelle, brillante, exubérante, joyeuse - sa prose était une révélation, ses positions politiques m’étaient familières, son imagination m’inspirait confiance. Je le rangeai immédiatement aux côtés de VS Naipaul ─ que j’ai détesté de plus en plus au fur et à mesure que je le lisais, surtout après son livre horriblement raciste, Crépuscule sur l’Islam : voyage au pays des croyants (1981) qui était paru peu de temps après la révolution iranienne de 1977-1979. Sa pure méchanceté et son arrogance masquaient difficilement sa méconnaissance d'une révolution qui avait profondément ébranlé ma patrie. Mon coup de foudre pour Les Enfants de Minuit de Rushdie était sans doute en partie causé par mon dégoût de V.S. Naipaul. Mais longtemps après que mon antipathie pour Naipaul avait fait place à l'indifférence, mon amour et mon admiration pour Les Enfants de Minuit n'a fait que croître.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17333.gif     http://tlaxcala-int.org/upload/gal_17334.jpg

Je me suis bientôt mis à lire le reste de l’œuvre de Rushdie - son premier roman, Grimus (1975), son autre magnifique roman, La Honte (1983), et le récit de son voyage au Nicaragua, Le Sourire du Jaguar (1987), qui est paru alors que j’étais plongé dans l’écriture de mon premier livre sur la révolution iranienne, Theology of Discontent (1993). L’approche joyeuse de la politique de Rushdie et son réalisme magique me touchaient directement, la bonne humeur qui s’en dégageait m’était familière, et l’auteur me faisait penser à une sorte de Gabriel Garcia Marquez qui aurait vécu dans mon quartier. Je me délectais de sa prose acerbe, grivoise, joyeuse, espiègle, ricanante, grinçante.

Cette heureuse découverte d'un nouvel auteur s'est poursuivie jusqu'à la publication en 1988 de ses Versets Sataniques, dont j'ai lu pour la première fois une critique, je crois dans le Supplément Littéraire du Times de Londres, lors de sa sortie en Grande-Bretagne, avant sa publication aux USA. J'étais tellement impatient de lire ce nouveau roman que j'ai demandé à un ami londonien de l'acheter et de me l'envoyer à New York, et je l'ai lu avant qu'il ne paraisse aux USA. J'ai trouvé son livre, Les Versets Sataniques, absolument magnifique, et je me rappelle l'avoir mentionné lors d'une conférence sur le Ta’zieh2 chiite au Hartford Seminary à Hartford, Connecticut, en le citant comme un parfait exemple de la façon dont les vieilles histoires, même sacrées, peuvent être intégrées dans la littérature contemporaine d’urgence (de l’exil)..

Depuis l'un de ses premiers romans «posthumes», Le Dernier Soupir du Maure (1995), je n'ai plus été capable de lire Rushdie sans éprouver l’étrange sensation que je lisais l’œuvre d’un imposteur.

Il y avait longtemps que je ne supportais plus les positions politiques de Rushdie, mais j'ai continué à mettre Les Versets Sataniques sur la liste de livres à lire pour mon cours sur la littérature postcoloniale, admirant -tout en enseignant sa prose extatique- sa virtuosité performative, la théâtralité de ses morceaux de bravoure , sa joyeuse communion avec la langue anglaise, sa façon de faire coexister le sacré musulman avec la vie simple et banale menée loin de chez soi. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis cette horrible fatwa, et je n’ai jamais considéré ce roman comme une offense envers les musulmans. Bien au contraire : il conviait les croyances sacro-saintes des musulmans à un nouveau rendez-vous avec leur histoire.

Rétrospectivement, je suis heureux d'avoir eu cette première rencontre non diluée avec le dernier roman de Rushdie avant que l'enfer se déchaîne sur lui et le reste d'entre nous qui aimait et admirait son travail. À ce jour, j'ai lu Les Versets Sataniques avec la pleine conscience de lire un grand roman avant qu'il ne soit saboté, insulté verbalement, assassiné narrativement, et pour toujours détruit par un vilain ayatollah qui n'avait aucune idée de ce dont parlait le roman.

Illustration de Kathryn Rathke/The Guardian

 

La mort d'un auteur

Dans le Guardian de Londres, Emma Broсkes a récemment écrit de lui :

« À 70 ans, Rushdie a eu plus d'avatars que la plupart des écrivains de fiction - romancier brillant, fugitif, sujet du mépris des tabloïdes et du désarroi du gouvernement, papilloneur mondain, et critiqué pour être trop imbu de sa personne ─ mais on oublie souvent de dire combien il est agréable à côtoyer. »

J'aimerais pouvoir penser à Rushdie de cette façon : mort et réincarné plusieurs fois. Mais hélas pour moi, Rushdie est mort et n'est jamais revenu. En tant qu'auteur, il est né avec ce magnifique roman Les Enfants de Minuit, et il est mort après qu'un révolutionnaire aveuglé par son fanatisme avait mis sa tête à prix, tué sa personne, défiguré son image, corrompu sa politique et transformé ce qui restait de lui en un islamophobe pestilentiel du niveau d’Ayaan Hirsi Ali, Sam Harris, Bill Maher et toute leur odieuse bande.

Si vous avez suivi Salman Rushdie aussi longtemps que moi depuis la naissance littéraire de ce magnifique écrivain, puis tout au long de l’épreuve qu’a constitué pour lui la fatwa de Khomeiny, et jusqu’à la dégénérescence morale qui s’en est suivie et qui a fait de lui un vieil islamophobe aigri, il est difficile de ne pas éprouver le sentiment que l'ascétique Savonarole iranien3 a réussi, malgré tout, à faire assassiner le grand romancier irréductible, et que celui que nous appelons aujourd'hui « Salman Rushdie » est un faux à la manière cubiste - toutes les pièces y sont , mais l’ensemble est grotesque et informe.

Depuis la parution de l'un de ses premiers romans «posthumes», Le Dernier Soupir du Maure (1995), je n'ai plus été capable de lire Rushdie sans éprouver l’étrange sensation de lire l’œuvre d’un imposteur. Ainsi, je crois que l'écrivain qui s'appelle aujourd'hui « Salman Rushdie » offre aux théoriciens de la littérature un cas unique de « mort de l'auteur», comme on dit.

En 1967, Roland Barthes, l'éminent théoricien littéraire français, a publié son très influent essai sur la «Mort de l'Auteur », dans lequel il cherchait à dissocier l'autonomie d'un texte de la biographie de son auteur. Malgré la force interprétative de la proposition de Roland Barthes, je crois que quelque chose de la voix de l'auteur subsiste toujours dans le texte, dans la mesure où nous imaginons un narrateur omniscient derrière tout autre narrateur qui nous dit l'histoire, quand nous lisons, regardons ou écoutons un texte. Je ne peux pas écouter Wagner ou lire Heidegger sans penser que c’étaient de méprisables antisémites.

Le problème que je rencontre dans les romans de Salman Rushdie est que je n’arrive plus à imaginer ce ventriloque omniscient qui inventait un monde auquel je puisse croire, que je puisse pénétrer , posséder et contempler. Je n’arrive plus à distinguer l'un de l'autre.

Ce n'est pas que je n'aime pas Salman Rushdie en tant que personne ou que je déteste ses positions politiques autant que je déteste celles des gens qui ont mis sa tête à prix. C'est que les mots "Salman Rushdie" ne renvoient plus simplement à une personne, à un auteur, à un romancier, car ces deux mots portent en eux trop de souvenirs pesants et contradictoires, empêchant tout contact direct et sans arrière-pensée avec les romans, les mémoires et les essais qu’il écrit, comme Barthes nous dit de le faire.

Le destin d'une nation

Salman Rushdie lui-même (mais est-ce bien un être de chair et de sang ?) et ce grand ayatollah qui a mis sa tête à prix, aux prises pour l’éternité, ont élevé une barrière épaisse et formidable, qui masque à mes yeux les livres qu'il écrit. J'ai beau essayer, je ne peux pas franchir cette porte repoussante pour m’approcher du livre qu'il écrit sans cesse.

Cette fatwa que Khomeiny a lancée contre Rushdie résonne très différemment aux oreilles d'un Iranien qui se soucie du sort de sa patrie. Pendant que l'attention du monde était détournée par l'écran de fumée qu’élevait cette condamnation à mort à l’encontre d'un auteur indo-britannique bien protégé, Khomeiny a ordonné la refonte d'une «constitution islamique» (termes contradictoires) qui enferme maintenant près de 80 millions d'êtres humains. Tandis que les libéraux européens et nord-américains faisaient des pieds et des mains pour défendre la liberté de pensée de Rushdie, la masse des Iraniens étaient soumis à une répugnante théocratie, qui dure encore aujourd’hui. Pour des millions d'Iraniens, la chute de l'ayatollah Montazeri, successeur de Khomeiny mais beaucoup plus humain que lui, et son remplacement par le vindicatif ayatollah Khamenei, sont la conséquence de cette soi-disant «affaire Rushdie».

C’est précisément au moment où je me trouve dans cette impasse sans précédent que je me souviens tout à coup du Salman Rushdie que je lisais à l’époque où j'ai découvert son œuvre. Une tristesse soudaine, un moment de deuil nostalgique me prend quand je me rappelle cet auteur que j’ai jadis découvert avec tant de joie, que j’ai tant aimé lire, et que j’ai maintenant si tristement perdu pour toujours. Qui est cet inconnu qui usurpe l'identité de Salman Rushdie? Je me rends compte alors que c’est "Salman Rushdie", pour toujours condamné à être enfermé à l’intérieur de guillemets infamants, le stigmate de la fatwa qu’un être malfaisant a autrefois émise contre lui.

Pendant que Salman Rushdie, moi-même et les autres passagers de ce vol entre New York et Londres débarquions et pénétrions dans le Terminal 5 de l'aéroport d'Heathrow, je me tenais juste derrière lui. Il avait mis une casquette de baseball bleu clair et marchait sur un tapis roulant. À un moment donné il a tourné à droite vers le panneau jaune «Arrivée» et j'ai tourné à gauche vers le panneau violet «Transit». Il était arrivé à Londres, sa destination. J'étais encore très loin de la mienne.

NdT

1 Gibreel Farishta et Saladin Chamcha : Personnages antagonistes du roman Les Versets Sataniques (1988).

2 Genre théâtral spécifique de l’Iran, comparable au « mystère » médiéval, commémorant le martyre de l’imam Hussein.

3 Le Savonarole iranien : l’ayatollah Khomeiny.

 

Jonathan Cape

Published 5th September 2017

384 Pages

162mm x 240mm x 36mm

714g

£18.99

View more editions

 

 

 

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/life-death-salman-rushdie-gentleman-author-171016094009750.html
Publication date of original article: 17/10/2017
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=21957

 

Tags: Salman Rushdie
 

 
Print this page
Print this page
Send this page
Send this page


 All Tlaxcala pages are protected under Copyleft.