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 27/04/2017 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
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 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / La poésie de Moacir Amâncio, un dialogue brésilien avec l'Ibérie hébraïque
Date of publication at Tlaxcala: 27/12/2016
Original: Diálogo com a Ibéria hebraica na poesia de Moacir Amâncio

La poésie de Moacir Amâncio, un dialogue brésilien avec l'Ibérie hébraïque

Adelto Gonçalves

Translated by  Jacques Boutard
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Moacir Amâncio (1949) est l'un des plus grands poètes brésiliens contemporains, occupant dorénavant la place laissée libre par Lêdo Ivo (1924-2012) et Ferreira Gullar (1930-2016), poètes de la génération précédente, qui sont partis pour l'autre monde sans obtenir la consécration d'un prix Nobel de littérature, qui aurait été le second à aller à un auteur de langue portugaise après celui attribué à  José Saramago (1922-2010) en 1998. (Et dire que, quand il s'agit de pays de l'Hémisphère Nord, même un compositeur de musique populaire peut se voir décerner ce prix…) 

 

De fait, après un silence de neuf ans, Amâncio boucle maintenant, em publiant son septième livre de poésie, Matula [Bande de vauriens] (São Paulo: Annablume Literária, 2016), une trajectoire singulière à l'intérieur de la littérature brésilienne, allant d'une œuvre romanesque aux racines populaires jusqu'à une poésie raffinée, qui, répétant en quelque sorte une “déglutition anthropophagique” à la manière d'Oswald de Andrade (1890-1954), intègre l'héritage culturel juif, particulièrement celle des « nouveaux chrétiens » (convertis), et la tradition de la Kabale, pour restituer des expériences poétiques qui entraînent le lecteur dans un voyage à travers la langue, à la recherche d'un dialogue avec l'Ibérie hébraïque de Séville à Cordoue. Cet héritage est rendu explicite par l'inclusion dans le livre d'un poème du philosophe juif Ibn Gabirol (1021-1058) , traduit par Amâncio:

            O inverno escreveu com tinta de chuva

            E a pena de raios nas mãos das nuvens

            A carta no jardim de azul e púrpura.

            Jamais dessa maneira o poeta escreve.

            Nesse tempo do zelo a terra ao céu

            Qual estrelas bordou canteiros breves.[1]

Le livre est aussi le résultat d'un long dialogue avec le poète portugais E. M. de Melo e Castro (1932), dialogue entamé à Lisbonne et poursuivi à São Paulo, mais toujours en cours. Comme on sait, Melo e Castro est un des pionniers de la poésie concrète visuelle au Portugal et l'auteur de Ideogramas [Idéogrammes] (1962), repère fondateur de la poésie expérimentale en terres lusophones, qui s'est radicalisée avec le temps, pour utiliser maintenant la vidéo et l'ordinateur dans le genre de production littéraire qu'on appelle la vidéopoésie. C'est ce qu'on perçoit dans ces vers:

            se o poeta ernesto melo e castro encomenda a

            a quem visita a terra traga-lhe uma lembrança dos

            seiscentos anos atrás pelo menos aonde nunca foi

            sabedor não indiferente

            no que converge

            aquele montanhês entre o país das gerais e o país

            de são paulo aprende da vizinha: nunca entra na

            igreja mas se entrares dize tudo que vejo é pau e

            pedra

            do mundo: amanhã será dia bom

            respeita todo aquele que tiver a barba crescida pois

            está de luto (...)[2]

Comme le note l'éditeur José Roberto Barreto Lins sur la couverture souple du livre, c'est à partir de ce bouillon de culture qu'Amâncio « construit une espèce de constellation de textes qui permettent une symbiose entre le passé et le présent, comme si le temps constituait un ensemble aux yeux du poète qui expose ce panorama kaléidoscopique aux yeux du lecteur, pour que celui-ci détecte les points qui lui permettront de construire son propre réseau de significations ».

Déjà le philosophe Rodrigo Petrônio, dans la préface qu'il a écrite pour ce livre sous le titre « Moacir Amâncio: poésie et parallaxe », cherche à dévoiler les éléments qui  influencent l'auteur dans sa phase actuelle, marquée notamment par ses lectures d'œuvres de la littérature hébraïque, qu'il a étudiées pour obtenir le grade de Docteur en Langue Hébraïque et Littérature et Culture Judaïques de l'Université de  São Paulo. L'auteur est actuellement professeur adjoint et chercheur à l'Université de São Paulo,  spécialisé en Littérature et Culture Judaïque et Littérature Brésilienne, principalement sur les thèmes suivants : poésie, poèmes, cinéma, judaïsme, littérature et arts plastiques. 

Aussi  n'est-on pas surpris de constater que l'auteur revient dans ses vers à l'art et à la pensée du seizième siècle, comme l'a finement observé Rodrigo Petrônio, en décelant également dans les vers ci-dessous l'influence de la tradition néo-platonicienne  et kabbaliste du philosophe, poète, mystique et théologien Raymond Lulle (né à Majorque vers 1232, mort en 1315), et d'Abraham Aboulafia, né à Saragosse  (1240-1291), sans doute le plus révolutionnaire des maîtres de la Kabbale :

prefiguração do sempre

num círculo

que abulafiano

que llulliano[3]

rompe o círculo

se faz letra[4]

Dans d'autres vers on ressent l'influence de la circumnavigation, la saga des  navigateurs qui, faisant la sourde oreille aux prédictions du Vieillard du Restelo[5], se lançaient vers un destin incertain pour découvrir les confins inexplorés, non seulement  sur les mers mais aussi sur les terres de l'Amérique, de l'Afrique et des autres continents. Le texte ci-dessous, par exemple, semble faire allusion à l'Inquisition, mais a trait en même temps à l'expansion coloniale et à toute entreprise totalitaire. C'est ce qui ressort de ces vers :

            a grande ratazana imaginou

            a máquina do mundo um vasto cérebro

            pronto a ser roído até o vazio oco

            onde ela se alojasse em próprias fezes

            e o mundo se fizesse por inteiro

            à sua semelhança e justa imagem[6]

II

Né dans la ville d'Espírito Santo do Pinhal, dans la région sud-est de l'État de São Paulo, à la limite de l'État de Minas Gerais, mais établi depuis sa jeunesse dans la ville de São Paulo, Amânciou est entré en littérature avec le roman O saco plástico [Le sac plastique], (São Paulo: Editora do Escritor, 1974), pour ensuite surprendre la critique avec la prose fragmentaire et expérimentale de  Estação dos confundidos [Gare des égarés], (São Paulo: Símbolo, 1977),  un roman qui traite de la vie de Joaquim Chapeta Arruda, un déshérité perdu dans une « terre de crachin » cruelle et impersonnelle.

Rédacteur au texte concis et précis, Amâncio, qui a passé la majeure partie de sa vie professionnelle dans les rédactions des journaux Folha de S. Paulo et O Estado de S. Paulo, a publié également un livre de contes, O riso do dragão [Le rire du dragon] (São Paulo: Ática, 1981), dans lequel il semblait disposé à franchir les frontières du genre, abandonnant un certain conventionnalisme présent dans ses premiers livres, bien que le fragmentarisme et les ruptures de phrases y indiquent déjà le chemin à venir.

Ce procédé s'est accentué dans Súcia de mafagafos [Bande de petits diables] (São Paulo: TA Queiroz Editor, 1982), qui réunit deux histoires assez fragmentées et où la prose se mêle déjà à la poésie, sur un ton mi-juvénile. L'auteur ne renie pas son œuvre antérieure, mais il préfère apparemment la laisser dans l'ombre, car elle ne figure pas dans les données bibliographiques qui sont mentionnées dans ses livres les plus récents.

Ce que l'on sait, c'est qu'il s'est consacré à la poésie à partir de 1992, date à laquelle il a publié Do objeto útil  [De l'objet utile] (São Paulo: Iluminuras), résolu à renouveler le genre, comme s'il avait pour objectif de se libérer d'une certaine langue épuisée par tout un siècle d'expérimentation, de répétition et de dilutions, pour qu'on reconnaisse ici ce que le romancier Eustáquio Gomes (1952-2014) a écrit dans la présentation de Contar a romã (São Paulo: Record, 2001).

Dans Figuras na sala [Figures dans le salon] (São Paulo: Iluminuras, 1996) il rend un hommage à la meilleure tradition moderniste brésilienne, assumant l'héritage de l'élan poétique de Carlos Drummond de Andrade (1902-1987) et de  João Cabral de Melo Neto (1920-1999), tout en reconnaissant sa dette envers le poète français Stéphane Mallarmé (1842-1898), qui employait   des symboles pour exprimer ses sentiments au moyen de la suggestion plus que de la narration.

En 1997, il a publié un recueil de reportages et d'articles,   Os bons samaritanos e outros filhos de Israel [Les bons Samaritains et autres fils d'Israël], interrompant ainsi une suite d'ouvrages consacrés à la poésie. Mais il y est revenu ensuite avec O olho do canário [L'œil du canari], (São Paulo: Musa Editora, 1998), qui, par ailleurs, se différencie de ses livres de poésie précédents par l'alternance et la variété  des rythmes, comme l'a noté Carlos Vogt dans la présentation, et par le langage elliptique qu'il emploie. 

Comme il aime jouer avec l'idée que les langues latines sont, en fait, une seule et même langue, soutenant que certaines émotions et certaines idées ne pourraient s'exprimer de manière adéquate qu'en italien, d'autres en français, en portugais, en roumain, en catalan ou en espagnol, Amâncio a publié le recueil Colores siguientes [Couleurs suivantes] (São Paulo: Musa Editora, 1999), dans lequel il a réuni des poèmes écrits en castillan. C'est le livre qui marque le début d'une série de pérégrinations polyglottes, qui atteindra son apogée avec Abrolhos [Épines], dans lequel plusieurs compositions sont écrites en hébreu. Ces  poèmes en hébreu forment un ensemble, et même un livre, qui a été publié dans son intégralité par la revue Etc., de Curitiba.

Auparavant, dans son ouvrage partiellement inédit At, le poète avait déjà expérimenté la construction en anglais d'un univers parallèle à celui du portugais. Déjà, dans Contar a romã, il rend hommage à la langue de  Góngora (1561-1627), de Quevedo (1580-1645) et de Cervantes (1547-1616), particulièrement dans "Duelo de la nariz y la cara" [Duel du visage et du nez], dans lequel il passe de l'espagnol au portugais ainsi que de la poésie à la prose poétique (et vice-versa) sans perte de sens. 

III

En 2001, Amâncio a obtenu le titre de docteur en Langue Hébraïque, Littérature et Culture Judaïques de l'Université de São Paulo avec une thèse intitulée Dois palhaços e uma alcachofra: uma leitura do romance 'A Ressurreição de Adam Stein',  de Yoram Kaniuk [Deux pitres et un artichaut : une lecture du roman  'La Résurrection d'Adam Stein' de Yoram Kaniuk] (São Paulo: Editora Nankin, 2001) dans lequel il aborde les différentes façons de considérer l'Holocauste dans une étude sur l'expression judaïque contemporaine centrée sur l'écrivain israélien  Yoram Kaniuk (1930-2013) et son roman Adam filho de cão [Adam fils de chien] (Rio de Janeiro: Editora Globo, 2003, tradução de Nancy Rozenchan).

Dans Ata (Rio de Janeiro: Record, 2007), il a réuni six livres de poésie déjà publiés et d'autres, inédits, en plus d'essais comme Dois palhaços e uma alcachofra et Yona e o Andrógino – notas sobre poesia e cabala [Yona et l'Androgyne ─ notes sur la poésie et la Kabbale] (São Paulo: Nankin/Edusp, 2010), ainsi que l'anthologie qu'il a compilée et traduite des poèmes de l'Israélien Ronny Someck (1951)  sous le titre Carta a Fernando Pessoa [Lettre à Fernado Pessoa] (São Paulo: Annablume, 2015). Il a également traduit Badenheim 1939 (São Paulo: Amarilys, 2012), un livre d'Aharon Appelfeld (1932), et a participé à la traduction des poèmes de la poétesse israélienne Tal Nitzán (1960) inclus dans le livre O Ponto da Ternura [La Marque de la Tendresse] (São Paulo: Lumme, 2013).

Il est également l'auteur de O Talmud [Le Talmud], une traduction d'extraits et d'études  (São Paulo: Iluminuras, (1995), Ato de presença: Hineni [Acte de présence : Hineni (São Paulo: Associação Humanitas, 2005), (org.), recueil d'essais en hommage à la professeure Rifka Berezin, Kelipat Batsal (Rio de Janeiro: Book Link, 2005), un ensemble de poèmes hébraïques qui a aussi été publié dans Ata, et Óbvio, poèmes (São Paulo: Travessa dos Editores, 2004).

NdT

[1]     L'hiver a écrit à l'encre de pluie/et à la plume d'éclairs dans les mains des nuages/La lettre dans le jardin d'azur et de pourpre./ Jamais le poète n'écrit de cette manière./En cette saison des amours la terre pour le ciel/Comme des étoiles a brodé des brefs parterres.

[2]     si le poète ernesto castro e melo demande à/ qui visite la terre de lui apporter un souvenir des/ six cents ans passés au moins où il n'a jamais été/savant non indifférent/là où converge/ce montagnard entre le pays des [minas]gerais et le pays de/são paulo apprend de la voisine : n'entre jamais dans l'/église mais si tu entres dis tout ce que je vois est bois et/ pierre/du monde : demain sera un bon jour/respecte celui qui a la barbe longue car/il est en deuil (...)

[3]     Abulafiano : qui se rapporte à Abraham Aboulafia. Llulliano : qui se rapporte à Raymond Lulle.

[4]     préfiguration du toujours/dans un cercle/qui aboulafien/qui lullien/brise le cercle/se fait lettre 

[5]     Allusion à un personnage des Lusiades (chant IV) de Luís de Camões, le « Velho do  Restelo », prédit les pires désastres aux marins de la première expédition de Vasco de Gama vers les Indes.

[6]     le grand rat a imaginé/la machine du monde comme un vaste cerveau/prêt à être rongé jusqu'au vide  creux/où il pourra s'installer dans ses propres fèces/et où le monde se fera/à sa ressemblance et image fidèle

 

Matula

de Moacir Amâncio, com prefácio de Rodrigo Petrônio

São Paulo: Annablume Literária

169 págs., R$ 40,00, 2016

 

 

 

 

 

 

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=19553
Publication date of original article: 27/12/2016
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=19554

 

Tags: Moacir AmâncioMatula Poésie brésilienne E. M. de Melo e CastroLittérature hébraïqueCulture juiveRamón LlullAbraham AbuláfiaKabaleCarlos Drummond de AndradeJoão Cabral de Melo NetoMallarmé Langues latinesYoram KaniukPessoa Aharon Appelfeld Tal Nitzán
 

 
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