TLAXCALA تلاكسكالا Τλαξκάλα Тлакскала la red internacional de traductores por la diversidad lingüística le réseau international des traducteurs pour la diversité linguistique the international network of translators for linguistic diversity الشبكة العالمية للمترجمين من اجل التنويع اللغوي das internationale Übersetzernetzwerk für sprachliche Vielfalt a rede internacional de tradutores pela diversidade linguística la rete internazionale di traduttori per la diversità linguistica la xarxa internacional dels traductors per a la diversitat lingüística översättarnas internationella nätverk för språklig mångfald شبکه بین المللی مترجمین خواهان حفظ تنوع گویش το διεθνής δίκτυο των μεταφραστών για τη γλωσσική ποικιλία международная сеть переводчиков языкового разнообразия Aẓeḍḍa n yemsuqqlen i lmend n uṭṭuqqet n yilsawen dilsel çeşitlilik için uluslararası çevirmen ağı la internacia reto de tradukistoj por la lingva diverso

 23/01/2017 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / You want it darker, le chant du cygne de Leonard Cohen
Date of publication at Tlaxcala: 27/12/2016
Original: Leonard Cohen Makes It Darker

You want it darker, le chant du cygne de Leonard Cohen

David Remnick

Translated by  Jacques Boutard
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Cet article à l'occasion de la parution du dernier album de Leonard Cohen, You want it darker, est paru le 17 octobre 2016, trois semaines avant la disparition du poète le 7 novembre

À 82 ans, le troubadour sort un nouvel album. Comme son auteur lui-même, cet album est hanté par la mort, imprégné de l'idée de Dieu… et drôle.

Leonard Cohen chez lui à Los Angeles en septembre 2016. .  Photo de Graeme Mitchell pour The New Yorker

À l'âge de 25 ans, Leonard Cohen vivait à Londres, dans un appartement mal chauffé où il écrivait des poèmes tristes. Il survivait  grâce à une bourse de trois mille dollars que lui avait octroyé le Conseil des Arts du Canada. C'était en 1960, bien avant qu'il ait l'occasion de se produire devant six cent mille personnes sur l'île de Wight. À l'époque, Leonard Cohen était comme ces juifs des nouvelles de Henry James, un  provincial loin de chez lui, un exilé de la scène littéraire montréalaise. Leonard, qui appartenait à une famille de notables cultivés, se considérait lui-même d'un œil ironique. C'était un bohémien aisé dont les premiers achats à Londres avaient été une machine à écrire Olivetti et un imperméable bleu de chez Burberry. Avant même d'avoir un public conséquent,  il savait déjà assez précisément quel genre de public il voulait. Dans une lettre écrite à son éditeur, il disait vouloir toucher « des adolescents introvertis, des amoureux à tous les degrés de l'angoisse,  des platoniciens déçus, des amateurs de peep-shows, des moines masturbateurs et des papistes[1].”

Leonard en avait assez de l'humidité pénétrante et du ciel gris de Londres. Un dentiste anglais venait de lui arracher une dent de sagesse. Après des semaines passées dans le froid et la pluie, il entra dans une banque et demanda au caissier d'où il tenait son bronzage. Le caissier lui dit qu'il revenait  d'un voyage en Grèce. Cohen courut donc acheter un billet d'avion.

Peu de temps après, il atterrit à Athènes, visita l'Acropole, puis se rendit au Pirée, monta dans un ferry et débarqua sur l'île d'Hydra. Pendant que ses os commençaient tout juste à se réchauffer, il promena un regard circulaire sur le port en forme de fer à cheval et sur les gens qui sirotaient des verres de retsina bien fraîche en mangeant du poisson grillé dans les tavernes du bord de l'eau. Puis il leva les yeux vers les pins et les cyprès, et les maisons blanchies à la chaux qui montaient à l'assaut des collines. Hydra avait quelque chose de mythique et de primitif. L'île était interdite aux voitures. Les maisons étaient ravitaillées en eau par des mulets qui la trimballaient le long d'interminables escaliers. L'électricité ne fonctionnait que par intermittence. Leonard loua un logement pour quatorze dollars par mois, puis il finit par s'acheter  une maison blanche pour mille cinq cents dollars, grâce à l'héritage que lui avait laissé sa grand-mère. 

Pour Leonard, Hydra était la promesse de la vie à laquelle il aspirait : une vie faite d'espace pour recevoir les  invités, une page blanche, l'amour à la nuit tombée. Il se procura quelques lampes à pétrole et quelques meubles d'occasion : un lit russe en fer forgé, un secrétaire, des chaises comme « les chaises des tableaux de Van Gogh. » Pendant la journée, il travaillait sur un roman érotico-fantasmagorique appelé The Favorite Game  [Le Jeu Favori, NdT]et sur les poèmes d'un recueil intitulé  Flowers for Hitler » [Des Fleurs pour Hitler].  Il partageait son temps entre une discipline extrême et un relâchement complet, sous toutes ses formes. Certains jours il jeûnait pour concentrer son esprit. À d'autres moments, il utilisait diverses drogues pour le dilater : l'herbe, les amphés, l'acide. « Je me défonçais sans arrêt, assis sur ma terrasse là-bas en Grèce, et j'attendais de voir Dieu m'apparaître », déclara-t-il quelques années plus tard. Généralement, ça se terminait par une une méchante gueule de bois.

 De loin en loin, Leonard apercevait une superbe Norvégienne. Elle s'appelait Marianne Ihlen et avait grandi à la campagne près d'Oslo. Sa grand-mère lui répétait sans cesse: « Tu vas rencontrer une homme qui a de l'or dans la bouche.  Elle croyait l'avoir déjà rencontré en la personne d'Axel Jensen, un romancier local qui écrivait à la manière de Jack Kerouac et de William Burroughs. Elle l'avait épousé et ils avaient eu un fils, le petit Axel. Mais Jensen n'était pas un mari fidèle et, alors que leur fils n'avait pas quatre mois, il s'était déjà « fait la belle » avec une autre femme.

Un jour de printemps, Marianne se trouvait avec son bébé dans un café-épicerie. « J'étais là, mon panier à la main, je voulais acheter de l'eau en bouteille et du lait », raconta-t-elle plusieurs décennies plus tard pour une émission de la radio norvégienne. « Je l'ai vu, debout dans l'encadrement de la porte, il avait le soleil dans le dos. » Ses amis l'attendaient dehors, Leonard l'invita à les rejoindre.   Il était en pantalon kaki et baskets, en bras de chemise, avec une casquette sur la tête. « Il semblait émaner de lui une immense sympathie pour moi et mon enfant », se souvenait Marianne.   « Je le sentais dans tout mon corps. Je me sentais toute légère », disait-elle.

Leonard avait connu pas mal de conquêtes féminines, et il en aurait beaucoup d'autres. Troubadour de la tristesse —« le parrain de la morosité » comme on l'a surnommé depuis— Leonard trouvait souvent une consolation dans les bras d'autres personnes.  Jeune homme, il ressemblait un peu à Michael Corleone[2] Avant la Chute. Il avait des yeux de faon, il était un peu voûté, ténébreux, mais sa courtoisie raffinée et son aisance verbale faisaient son charme. À l'âge de treize ans, il avait lu un livre sur l'hypnotisme et expérimenté ses nouvelles compétences sur leur femme de ménage, et celle-ci avait enlevé ses vêtements. Mais tout le monde ne se laissait pas envoûter aussi facilement. Nico[3] l'avait repoussé, et Joni Mitchell, qui avait été sa maîtresse avant de rester son amie, ne voyait en lui qu'un « poète de boudoir ». Mais elles faisaient partie des exceptions.

Leonard commença à passer de plus en plus de temps avec Marianne. Ils allaient à la plage, ils faisaient l'amour, s'occupaient de la maison.  Un jour, alors qu'ils étaient séparés —Marianne and Axel en Norvège et Cohen à Montréal pour essayer de gagner quelques sous— il lui envoya ce télégramme : « Ai maison ai seulement besoin de ma femme et son fils. Affectueusement, Leonard. »

Il y eut des périodes de séparation, des épisodes orageux, des crises de jalousie. Quand Marianne buvait, elle pouvait piquer des colères noires. . Et  ils furent infidèles chacun de son côté. (« Bonté divine. Toutes les filles en pinçaient pour lui. Franchement, j'irais jusqu'à dire que j'étais au bord du suicide, » se souvient-elle.)

Zone de Texte: TweeZone de Texte: ShareAu milieu des années soixante, lorsque Leonard commença à enregistrer ses chansons et à connaître un succès mondial, Marianne se mit à incarner aux yeux de ses fans le personnage antique de la muse. Elle figure sur une photo mémorable au dos du deuxième album de Leonard, « Songs From A Room ». On la voit vêtue d'une simple serviette de bain, assise à son bureau dans la maison d'Hydra. Mais au bout de huit ans de vie commune, après s'être délitée petit à petit, « comme des cendres qui tombent », selon l'expression de Leonard, leur relation prit fin.

Leonad passait de plus en plus de temps hors de l'île pour sa carrière. Marianne et Axel demeurèrent à Hydra pendant un certain temps, puis ils repartirent en Norvège. Finalement, Marianne se remaria. Mais la vie ne les épargna pas, particulièrement Axel, qui a connu des problème de santé persistents. Ce que les femmes de Leonard connaissaient de Marianne était sa beauté et les chansons  qu'elle avait inspirées : Bird on the Wire, Hey, That’s No Way to Say Goodbye, et surtout So Long, Marianne. Leonard et elle restèrent en contact. Lors de sa tournée en Scandinavie, elle vint le voir en coulisse. Ils s'envoyaient des lettres et des courriels. Quand ils parlaient à des journalistes ou à des amis de leur histoire d'amour, c'était toujours en des termes très affectueux.

À la fin du mois de juillet dernier, Leonard a reçu un courriel de Jan Christian Mollestad , un ami proche de Marianne, qui lui annonçait qu'elle souffrait d'un cancer. La dernière fois qu'elle l'avait contacté, Marianne avait dit à Leonard qu'elle avait vendu sa villa du bord de mer pour payer les soins d'Axel et assurer son entretien, mais elle n'avait pas mentionné sa propre maladie . Maintenant il semblait qu'elle n'avait plus que quelques jours à vivre. Leonard répondit immédiatement :

Eh bien Marianne, nous en sommes arrivés à ce point : nous sommes devenus si vieux que nos corps tombent en lambeaux, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je te suis de si près que si tu tends la main, je crois que tu pourras toucher la mienne. Et tu sais que je t'ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, mais je n'ai pas besoin d'en dire plus à ce propos parce que tu sais déjà tout ça. Mais maintenant, je veux juste te souhaiter un très bon voyage. Au revoir ma vieille amie. Mon amour éternel, je te retrouverai sur le chemin.

Deux jours plus tard, Leonard reçut un courriel de Norvège :

Cher Leonard

Marianne a doucement quitté la vie dans son sommeil hier soir. Totalement en paix, entourée de bons amis.

Ta lettre est arrivée alors qu'elle était encore tout à fait consciente et capable de parler et de rire. Quand nous l'avons lue à haute voix, Marianne a souri comme elle seule sait le faire. Elle a levé la main quand tu as dit que tu étais juste derrière elle, assez près pour la toucher.

Elle s'est sentie profondément apaisée de savoir que tu étais au courant de son état. Et ta bénédiction au seuil du grand voyage lui a apporté un surcroît de force. Pendant ses derniers instants, sa respiration était si faible, je lui ai tenu la main en fredonnant  Bird on the Wire. Et en quittant sa chambre, après que son âme se fut envolée par la fenêtre en quête de nouvelles aventures, nous l'avons embrassé sur le front en murmurant tes mots immortels

So long, Marianne . . .

Leonard Cohen habite au premier étage d'une maison modeste de Mid-Wilshire, un quartier très mélangé et sans prestige de Los Angeles. Il a quatre-vingt-deux ans. Entre 2008 et 2013, il a été presque constamment en tournée. Il est fort peu probable que sa santé lui autorise jamais de renouveler ce genre d'efforts. Leonard sort un nouvel album en octobre —hanté par la mort, imprégné de l'idée de Dieu, et pourtant drôle, intitulé You Want It Darker — mais ses amis et ses collaborateurs disent qu'ils seraient surpris de le revoir sur scène, ou alors de façon très limitée : un unique récital, ou une courte série de spectacles, dans une seule salle.  Quand je lui ai envoyé un mail quelques jours à l'avance pour l'inviter à dîner, il a répondu qu'il lui était plus ou moins « interdit de quitter la caserne ».

Il y a peu de temps, un vieil ami à moi, le professeur de littérature Robert Faggen, qui fréquente beaucoup la maison de Leonard, m'y a conduit. Faggen  a rencontré Leonard il y a vingt ans, dans une épicerie située au pied du mont Baldy[4],  le plus élevé des monts San Gabriel, à une heure et demie en voiture à l'est de Los Angeles. Ils vivaient tous les deux près du sommet de la montagne : Bob (Robert) habitait une maison en rondins où il écrivait sur Frost et Melville[5] et donnait des cours au Claremont McKenna College. Leonard vivait dans un petit monastère bouddhiste zen, où  il avait été ordonné moine. En achetant sa charcuterie, Faggen entendit, venant de l'autre côté du magasin, une voix de basse qui lui était familière. Il aperçut alors au bout du rayon un petit homme d'aspect soigné, la tête rasée, en grande conversation avec un employé à propos de différentes variétés de salade de pommes de terre. Les connaissances musicales de Faggen s'étendent plutôt aux lieder de Mahler qu'à la chanson populaire.  Néanmoins il admirait l'oeuvre de Leonard et se présenta. Ils sont restés amis intimes depuis lors.

Leonard nous a reçu assis dans un fauteuil médical bleu, conçu pour atténuer la douleur que lui causent des  fractures vértébrales. Il est devenu très maigre, mais il est toujours beau, avec sa chevelure grisonnante intacte et le regard d'acier de ses yeux noirs . Il était vêtu d'un costume bleu nuit de bonne coupe —même dans les années soixante, il portait déjà des costumes— et une épingle à cravate. Il nous a tendu la main avec la distinction d'un parrain de la Mafia en retraite. « Bonjour mes amis. Asseyez-vous là, je vous en prie ,» a t-il dit. Il parlait d'une voix si grave qu'en comparaison, la voix de Toms Waits ressemble à celle de Tino Rossi.

Ensuite, comme ma mère le ferait, il nous a offert apparemment tout le contenu de son garde-manger : de l'eau, du jus de fruits, du vin, un morceau de poulet, une tranche de gâteau, « peut-être autre chose ? » Au cours des heures que nous avons passées ensemble, il nous a offert moult rafraîchissements et en-cas, et toujours fort aimablement. « Désirez-vous des tranches de fromage et des olives ? » C'est le genre de proposition que vous ne risquez pas d'entendre de la part de Joey Starr. « De la vodka ? Un verre de lait ? Du schnapps ? » Et, comme avec ma mère, il est parfois préférable d'accepter.  Un jour c'était des cheeseburgers avec toute la garniture commandés chez le Fatburger du quartier, une autre fois d'épaisses tranches de «gefilte fish »[6] au raifort.

Seulement quelques semaines s'étaient écoulées depuis la mort de Marianne, et Leonard était toujours stupéfait de la vitesse à laquelle sa lettre —un courriel à une amie mourante— avait fait le tour de la toile, au moins dans son univers ardent. Il n'avait pas prévu de rendre publiques ses sentiments, mais lorsque, à Oslo, un des amis les plus intimes de Marianne lui avait demandé la permission de publier le message,  il n'avait pas soulevé d'objections. « Et puisqu' il y a une chanson qui s'y rattache, et qu'il y a une histoire... » dit-il. « C'est une si belle histoire. Et dans cette mesure, je ne suis pas mécontent. »

Comme tous ceux de son âge, Leonard est habitué à voir disparaître les gens qu'il a connus. Il n'avait pas l'air, tant d'être anéanti par la mort de Marianne que d'être submergé par l'émotion que lui causait le souvenir de la vie qu'ils avaient partagé. « Il y avait toujours un gardénia sur mon bureau qui embaumait toute la pièce, se souvient-il. Il y avait toujours un petit sandwich à midi. De la douceur, partout de la douceur. »

Les chansons de Leonard  reflètent son obsession de la mort, mais il en est ainsi depuis ses premiers vers. Il y a un demi-siècle, un cadre d'une compagnie de disques lui a dit : « Regarde autour de toi, gamin. Tu n'es pas un peu vieux pour ce genre de choses ? »  Mais malgré sa santé chancelante, Leonard est aussi lucide et travailleur  que jamais, presque spartiate dans ses habitudes. Il se lève bien avant l'aube pour écrire. Dans le petit salon où nous étions installés,  il y avait deux guitares acoustiques appuyées au mur, un synthétiseur, deux ordinateurs portables, et un microphone perfectionné pour enregistrer les voix. En collaboration avec son vieux partenaire Pat Leonard et son fils Adam, qui est crédité comme producteur, c'est dans ce salon que Leonard Cohen a fait le plus gros du travail pour l'album You Want It Darker,  confiant à ses partenaires  la tâche d'ajouter quelques raffinements aux enregistrements qu'il leur envoyait par e-mail. L'âge, voire le grand âge, donne une impression de tranquillité bien commode, même si elle n'est pas entièrement désirée.

« Dans un sens, dans cette crise que je traverse, je suis beaucoup moins distrait qu'à d'autres moments de ma vie, et cela m'autorise un peu plus de concentration et de constance dans mon travail que quand j'avais la responsabilité de faire vivre ma femme et mes enfants. À l'heure actuelle ces distractions ont pratiquement disparu. La seule chose qui m'empêche d'être totalement productif, c'est ma condition physique. »

« Pour une raison quelconque, » poursuit-il, « j'ai encore toutes mes billes. J'ai beaucoup de ressources.  J'en ai cultivé certaines personnellement, d'autres sont dues aux circonstances : ma fille et ses enfants vivent au rez-de-chaussée, et mon fils vit à deux pâtés de maisons d'ici. J'ai donc beaucoup de chance.  Mon assistant est à la fois efficace et dévoué. J'ai un ami comme Bob et un ou deux autres amis qui enrichissent énormément ma vie. Donc, d'une certaine manière, ma vie n'a jamais été aussi belle… Arrivé à un certain stade, si on n'a pas perdu les pédales, et si on n'a pas de graves problèmes financiers, on a la possibilité de mettre ses affaires en ordre. C'est un cliché, mais c'est un analgésique largement sous-estimé à tous les niveaux. Mettre ses affaires en ordre, si on a la possibilité de le faire, est une des activités les plus réconfortantes qui existent, et ses bienfaits sont incalculables. »

Leonard Cohen a atteint l'âge adulte vers la fin de la guerre. Le Montréal où il a grandi n'avait rien à voir avec le Newark de Philip Roth ou le Brownsville d'Alfred Kazin. Il a été élevé à Westmount, un quartier essentiellement anglophone où résidaient les Juifs aisés de la ville. Les hommes de sa famille, particulièrement du côté de son père, étaient les « parrains » de la population juive de Montréal. Son grand-père, selon Leonard, « était probablement le Juif le plus important du Canada », le fondateur d'une série d'institutions juives ; à la suite des pogroms anti-juifs dans l'Empire russe, il fit en sorte que d'innombrables réfugiés parviennent jusqu'au Canada.   Le père de Leonard, Nathan Cohen, dirigeait l'entreprise familiale, la Freedman Company, spécialisée dans les vêtements de haut de gamme. Sa mère Macha venait d'une famille d'immigrants plus récents. Elle était aimante, dépressive, dotée d'une gamme émotionnelle « tchékhovienne », selon Leonard : « Elle riait et pleurait à l'excès. » Le père de Macha était un érudit originaire de Lithuanie spécialiste du Talmud, qui avait compilé un « Lexique des Homonymes Hébreux ». Leonard fréquenta de bonnes écoles, dont l'université McGill de Montréal et, pendant quelque temps, celle de Columbia[7] à New York. Il ne s'est jamais plaint du confort dont jouissait sa famille.

« J'ai un sens très poussé d'appartenance à la tribu, » dit-il. « J'ai grandi dans une synagogue qui avait été bâtie par mes ancêtres. Je m'asseyais à la troisième rangée. Les membres de ma famille étaient corrects, c'étaient des gens bien, des gens affables. C'est pourquoi je n'ai jamais éprouvé le besoin de me rebeller. »

Leonard avait neuf ans quand son père mourut. Ce fut à l'occasion de cet évènement, de cette blessure originelle, que Leonard utilisa pour la première fois le langage comme une sorte de sacrement. « J'ai quelques souvenirs de lui, » dit-il en racontant l'histoire des funérailles de son père, qui avaient lieu à la maison.« Nous descendîmes l'escalier, et le cercueil était là dans le salon.» Contrairement à la tradition juive, les employés des pompes funèbres avaient laissé le cercueil ouvert. On était en hiver, et Leonard eut une pensée pour les fossoyeurs : le sol serait gelé et difficile à creuser. Il assista à la mise en terre de son père. « Une fois rentré à la maison, je suis allé à son armoire et j'y ai trouvé un nœud papillon tout fait. Je ne savais pas pourquoi je faisais cela, même maintenant je ne peux pas le justifier, mais j'ai coupé une des ailes du nœud papillon et j'ai écrit quelque chose sur un bout de papier —je crois que c'était une sorte d'adieu à mon père— et je l'ai enterré dans un petit trou au fond du jardin, avec ce drôle de petit mot… Ce n'était que l'attrait d'une réponse rituelle à un évènement impossible. »

Les oncles de Leonard firent en sorte que ni Macha ni ses deux enfants, Leonard et sa sœur, ne pâtissent financièrement de la mort du père. Leonard fit des études ; il travailla dans l'atelier de fonderie d'un de ses oncles, W. R. Cuthbert & Company, coulant du métal pour la fabrication d'éviers et de tuyaux, ainsi qu'à la fabrique de vêtements, où il acquit un savoir qui lui serait utile dans sa carrière de musicien itinérant : il apprit à plier ses costumes de façon à ce qu'il ne se froissent pas. Mais, comme il l'a écrit dans un journal, il s'était toujours imaginé en écrivain, « en imperméable, chapeau cabossé rabattu sur des yeux vifs, une histoire d'injustice au coeur, un visage trop noble pour contempler la vengeance, arpentant la nuit quelque boulevard mouillé, accompagné par le soutien d'un public innombrable… aimé de deux ou trois femmes superbes qui ne pourraient jamais le posséder. »

Et pourtant une vie de rocker n'était pas du tout ce qu'il avait en tête. Il envisageait d'être écrivain. Comme Sylvie Simmons l'indique clairement dans son excellente biographie, I'm Your Man , Leonard a fait son apprentissage dans les lettres. Quand il était adolescent, ses idoles étaient Yeats[8] et Federico García Lorca (il a baptisé sa fille Lorca). À l'université McGill, il lut Tolstoï, Proust, T.S. Eliot, James Joyce et Ezra Pound, et il se mit à fréquenter un cercle de poètes, particulièrement Irving Layton. Leonard, qui a publié son premier poème Satan in Westmount à l'âge de 19 ans, a dit un jour de Layton : « Je lui ai appris à s'habiller, il m'a appris à vivre  pour toujours ». Leonard Cohen n'a jamais cessé d'écrire des vers : le poème Steer Your Way a été publié dans ce même magazine au mois de juin dernier [The New Yorker, 20/06/2016, NdT].

Leonard aimait aussi la musique. Enfant, il avait appris les chansons du vieux recueil de chansons folk The People’s Song Book. Il écoutait Hank Williams et d'autres chanteurs de musique country à la radio, et, à seize ans, habillé de la vieille veste en daim de son père, il  avait joué dans un groupe de musique country, les Buckskin Boys.

Un Espagnol qu'il avait rencontré près du court de tennis local lui donna quelques leçons de musique. Au bout de quelques semaines il maîtrisait une suite d'accords de flamenco. Voyant que le type n'était pas au rendez-vous pour lui donner sa quatrième leçon, Leonard avait appelé sa propriétaire, qui lui apprit que l'individu s'était suicidé. Dans le discours qu'il fit des années plus tard en acceptant le Prix Prince des Asturies des Lettres (2011), Leonard déclara : « Je ne savais rien de cet homme, ni pourquoi il était venu à Montréal… ni ce qu'il faisait près de ce court de tennis, ni  pourquoi il s'est suicidé… . Ce sont ces six accords de guitare qui ont fourni la base de toutes mes chansons, et de toute ma musique. »  

 http://tlaxcala-int.org/upload/gal_15006.jpg

Marianne Ihlen sur le port d'Hydra, en Grèce, en 1962. Pour les fans de Leonard, Marianne  représentait la figure antique de la muse. Photo tirée de “SO LONG, MARIANNE: A LOVE STORY,”  de  KARI HESTHAMAR / COURTESY ECW PRESS

Leonard Cohen adorait les maîtres du blues — Robert Johnson, Sonny Boy Williamson, Bessie Smith—et les tragédiens de la chanson française comme Édith Piaf et Jacques Brel. Il mettait des pièces dans les jukebox pour écouter The Great Pretender, Tennessee Waltz, et toutes les chansons de Ray Charles. Et pourtant, quand les Beatles sont arrivés, cela l'a laissé indifférent. « Ce qui m'intéresse, c'est ce qui m'aide à survivre. J'avais des amies qui idolâtraient les Beatles, et ça m'agaçait énormément. Je ne leur reprochais pas l'intérêt qu'elles leur portaient, et il y avait même des chansons comme Hey Jude que j'appréciais. Mais ils ne faisaient pas partie de mon univers.

Les mêmes deux oreilles qui avait écouté Bob Dylan en 1961 découvrirent Leonard Cohen en 1966. C'était celles de John Hammond, un « aristocrate » de la famille des Vanderbilt [une des plus riches familles d'Amérique, NdT], et de loin le meilleur découvreur de talents et producteur de musique de la profession. Il avait joué un rôle central dans les premiers enregistrements de Count Basie, Big Joe Turner, Benny Goodman, Aretha Franklin, et Billie Holiday. Tuyauté par des amis qui suivaient la scène folk de Manhattan, Hammond appela Leonard et lui demanda s'il voulait jouer pour lui.

Leonard avait trente-deux ans, il avait publié des poèmes et des romans, mais, bien qu'il eût un an de plus qu'Elvis Presley, c'était un novice sur le plan musical. Il s'était tourné vers l'écriture de chansons essentiellement parce qu'il ne gagnait pas sa vie en tant qu'écrivain. Il demeurait au troisième étage de l'hôtel Chelsea, sur la Vingt-troisième Rue Ouest, et remplissait des carnets à longueur de journée. Le soir, il chantait ses chansons dans des clubs et rencontrait des gens du métier : Patti Smith, Lou Reed (qui admirait le roman de Leonard  Beautiful Losers ), Jimi Hendrix, (qui   fit un bœuf avec lui sur, devinez quoi ?  Suzanne !), et, même si ce ne fut que pour un soir, Janis Joplin (« qui me faisait une gâterie sur le lit défait, pendant que dehors les limousines attendaient »[9]). 

Un jour, après avoir emmené Leonard déjeuner, Hammond lui offrit de le raccompagner à sa chambre d'hôtel, et là, assis sur le lit, Leonard lui joua Suzanne, Hey, That’s No Way to Say Goodbye, The Stranger Song, et quelques autres chansons.

Quand Leonard eut fini, Hammond sourit et lui dit : « C'est dans la poche. »

Quelques mois après son audition, Leonard mit un costume et prit le chemin des studios d'enregistrement de la Columbia au centre de Manhattan pour commencer le travail sur son premier album. Hammond l'encourageait après chaque prise. Et après l'une d'elle, il s'exclama : « Dylan, prends garde ! »

Les points de comparaison entre Leonard et Bob Dylan étaient évidents —tous deux Juifs, aimant la littérature, avec un penchant pour les images bibliques, cornaqués par John Hammond— mais leur travail divergeait. Dylan, même sur ses premiers disques, allait vers une langue plus surréaliste, reposant sur l'association libre. Les textes de Leonard, tout aussi chargés, ne laissaient pas une part moindre à l'imagination, à l'ironie ou à l'introspection, mais ils étaient plus clairs, plus économiques, plus formels, plus liturgiques.

Au fil des décennies, Bob et Leonard se rencontrèrent de loin en loin. Au début des années quatre-vingts, Leonard assista à un concert de Bob Dylan à Paris, et ils se retrouvèrent le lendemain matin dans un café pour parler de leurs dernières œuvres. Dylan s'intéressait particulièrement à Hallelujah. Même avant que trois cents autres artistes ne reprennent cette chanson et la rendent célèbre, bien avant qu'elle ne soit intégrée à la bande sonore du film  Shrek  et ne devienne une figure imposée pour les candidats de « American Idol » (l'équivalent US de « Nouvelle Star, NdT),” Dylan avait reconnu la beauté dans ce mariage du sacré et du  profane. Il demanda à Leonard combien de temps il avait mis pour l'écrire.

« Deux ans, » mentit celui-ci.

En fait,  Hallelujah lui avait pris cinq ans. Il avait fait le brouillon de douzaines de vers, et ensuite il lui fallut encore plusieurs années de se décider pour une version définitive. Lors de plusieurs séances d'écriture, il se retrouva en sous-vêtements, en train de se cogner la tête sur le plancher d'une chambre d'hôtel.

Leonard dit à Bob : « J'aime beaucoup ton  I and I  - une chanson qui figurait sur l'album  Infidels.   « Combien de temps as-tu mis pour l'écrire ? »

« À peu près un quart d'heure, » répondit Dylan.

Quand j'ai demandé à Leonard de me parler de cette conversation, il m'a dit : « C'est comme ça que le destin distribue les cartes. » Quant au commentaire de Dylan, comme quoi à cette époque les chansons de Leonard « ressemblaient à des prières », celui-ci n'a pas semblé désireux de sonder les mystères de la création.

« Je n'ai aucune idée de ce que je fais. C'est difficile à décrire. En m'approchant du terme de ma vie, je vois de moins en moins d'intérêt à me livrer à des spéculations ou des opinions, nécessairement  superficielles, sur le sens de ma vie ou de mon oeuvre. Je ne m'y suis jamais beaucoup adonné quand j'étais en bonne santé, et encore moins maintenant. »

Bien qu'il ait plutôt, baigné dans la tradition de la musique country, Leonard a été conquis quand il a entendu pour la première fois les albums de Dylan  Bringing It All Back Home  et  Highway 61 Revisited . Un après-midi, des années plus tard, alors qu'ils étaient devenus amis, Dylan l'appela chez lui à Los Angeles pour lui dire qu'il voulait lui montrer une propriété qu'il venait d'acheter. Dylan était au volant.

« La radio a passé une de ses chansons, je crois que c'était  Just Like a Woman  ou quelque chose comme ça. En arrivant au pont [de la chanson, NdT], Dylan lui dit :  Beaucoup de 38 tonnes sont passés sur ce pont. Il voulait dire par là que c'était un « pont » très solide. »

Quelques kilomètres plus loin, Dylan raconta à Leonard ce que lui avait dit un célèbre auteur de chansons de l'époque : « D'accord, Bob, tu es le Numéro Un, mais je suis le Numéro Deux. »

Leonard sourit. « Alors Dylan me dit : « En ce qui me concerne, Leonard, le Numéro Un, c'est toi. Moi je suis le Numéro Zéro. » Il voulait dire, c'est ce que j'ai compris sur le moment ─et je n'allais pas  le contredire─ que son œuvre était incomparable et que la mienne était plutôt bonne.

À  soixante-quinze ans, Dylan joue rarement le rôle de critique musical. Pourtant il était tout à fait disposé à parler de Leonard Cohen. Je lui ai posé quelques questions sur cette histoire de « Numéro Un », et il m'a répondu de façon détaillée, en aucune façon cryptique ou évasive.

« Quand les gens parlent de Leonard, ils oublient de mentionner les mélodies de ses chansons qui pour moi font  partie de son génie au même titre que leurs textes. » dit Dylan. « Même  les lignes en contrepoint  donnent une touche céleste et un élan mélodique à chacune de ses chansons. À mon avis, personne ne se rapproche de cela dans la musique moderne. Même la chanson la plus simple comme The Law, dont la structure tourne autour de deux accords fondamentaux, a des lignes mélodiques en contrepoint qui sont essentielles, et quiconque envisagerait de créer cette chanson et qui aimerait les textes serait obligé de bâtir sur ces lignes en contrepoint.

«  Son talent, son génie a un rapport avec la musique des sphères, » continue Dylan. « Dans la chanson Sisters of Mercy, par exemple, les vers constituent quatre lignes de base qui changent et se déplacent à intervalles prévisibles . . . mais la mélodie est tout sauf prévisible . La chanson arrive et affirme un fait.  Et après ça, tout peut arriver et ça arrive, Leonard lui permet d'arriver. Son ton est loin d'être condescendant ou moqueur. Il est un amant obstiné qui n'accepte pas d'être rejeté. Leonard est toujours au-dessus de tout ça. Sisters of Mercy est vers après vers, sur quatre lignes distinctes, d'une métrique parfaite, sans chorus, rempli d'une pulsion dramatique.. La première ligne commence en mineur. La deuxième ligne commence en mineur et escalade en majeur, changeant la mélodie et la variation. La troisième ligne monte encore plus haut à un degré different, puis la quatrième ligne revient au début. C'est un thème musical inhabituel mais trompeur, avec ou sans paroles.  Mais c'est si subtil que l'auditeur ne s'aperçoit pas qu'on l'a embarqué dans un voyage musical et qu'on l'a débarqué quelque part, avec ou sans les paroles.

À la fin des années quatre-vingt, Dylan a interprété Hallelujah en tournée comme un blues cavalier avec un chorus en sourdine, ascendant. Sa version ressemble beaucoup moins à la version enjolivée de Jeff Buckley qu'à un morceau de John Lee Hooker. “Cette chanson ‘Hallelujah’ me parle”, dit Dylan. “Là encore, c'est une mélodie à la belle construction, qui monte, évolue et redescend, le tout très vite. Mais cette chanson a un chorus connectif, qui, quand il surgit, a une puissance propre, L' ‘accord secret' et l'aspect je-te-connais-carrément-mieux-que-tu-connais-toi-même de la chanson me parle énormément”.

J'ai demandé à Dylan s'il préférait les œuvres plus tardives de Leonard, si marquées par le pressentiment de la mort. Il m'a répondu : « J'aime toutes ses chansons, les premières comme les dernières. Going Home, Show Me The Place, The Darkness. Ce sont toutes de grandes chansons, aussi profondes, aussi véridiques que jamais, et multidimensionnelles, incroyablement mélodiques. Elles vous stimulent votre esprit et vos sens. J'aime certaines de ses dernières chansons encore plus que ses premières. Pourtant ses premières chansons ont une simplicité que j'aime bien aussi.

Dylan défendait Léonard contre le reproche qu'on lui fait fréquemment, qu'il fait une musique à s'ouvrir les veines. Il le comparait à l'immigrant juif russe qui a écrit Easter Parade : « Je ne perçois absolument aucun désenchantement dans ses textes, » disait-il.  Il y a toujours un sentiment qu'on ressent de façon directe, comme s'il teanit une conversation et qu'il vous disait quelque chose, qu'il n'y avait que lui qui parlait mais que l'auditeur continuait quand même d'écouter. Dans une large mesure, c'est un authentique descendant d'Irving Berlin, qui est peut-être le seul auteur-compositeur de chansons qui ait un lien direct avec Leonard. Les chansons d'Irving Berlin faisaient la même chose que celles de Leonard. Berlin aussi était connecté à une sorte de sphère céleste. Et, comme Leonard, il n'avait probablement reçu aucune formation musicale classique. L'un comme l'autre entendent simplement des mélodies que la plupart d'entre nous ne peuvent que chercher à deviner. Les textes d'Irving Berlin s'accordaient parfaitement à la musique. Ils consistaient en demi-vers, des vers entiers à des intervalles surprenants, des mots allongés. Leonard comme Berlin sont incroyablement habiles. En particulier Leonard utilise des suites d'accords  classiques en apparence. C'est un bien meilleur musicien  qu'on ne pense. »  

Leonard a toujours trouvé difficile de chanter sur scène. Sa première tentative sérieuse eut lieu en 1967, quand Judy Collins lui demanda de jouer à Town Hall à l'occasion d'un concert contre la guerre au Vietnam. Il était prévu qu'il fasse son début sur scène en chantant Suzanne, une de ses premières chansons dont Judy Collins Cohen avait fait un succès après qu'il la lui eut chanté au téléphone.

« Je n'y arriverai pas, Judy », lui dit-il. « Je mourrais de honte. »

Comme Judy Collins l'écrit dans ses mémoires, elle parvint finalement à le persuader de le faire, mais ce soir-là elle voyait depuis les coulisses que Leonard, « dont les jambes tremblaient dans son pantalon », n'était pas au mieux. À la moitié du premier vers, il s'arrêta et bafouilla une excuse. Je ne peux pas continuer, » dit-il avant de se réfugier dans les coulisses.

Loin du regard des spectateurs, Leonard posa sa tête sur l'épaule de  Judy Collins, qui essayait de le persuader de répondre aux cris d'encouragement du public. « Je n'y arriverai pas,» disait-il. « Je ne peux pas y retourner. »

« Mais si, » dit-elle, et il finit par accepter. Encouragé par le public, il chanta  Suzanne  jusqu'au bout.

Depuis cette époque Leonard Cohen a donné des milliers de concerts dans le monde entier, mais cela n'est devenu une seconde nature pour lui qu'une fois qu'après l'âge de soixante-dix ans. Il n'a jamais fait partie de ces musiciens qui affirment ne se sentir vivant et dans leur élément que sur scène. Bien qu'il ait essayé  beaucoup de stratégies pour affronter la scène —l'abnégation désabusée, les drogues, la boisson— le fait de donner des concerts le mettait souvent mal à l'aise « comme un perroquet attaché à son perchoir. » C'est aussi un perfectionniste : il a le sentiment qu'un standard tel que « Famous Blue Raincoat » n'est toujours « pas au point. »

« Cela vient de ce qu'on n'est pas aussi bon qu'on voudrait l'être, » m'a dit Leonard. « Cette première fois, celle où je suis monté sur scène avec Judy Collins, n' a pas été la dernière fois que j'aie ressenti cela. »

En 1972, Leonard Cohen, maintenant accompagné par une équipe complète de musiciens et de choristes, arriva à Jérusalem à la fin d'une longue tournée. Le simple fait de s'y trouver était pour lui lourd de sens. (L'année suivante, pendant la guerre contre l'Égypte, il est venu en Israël dans l'espoir de remplacer quelqu'un qui avait été moblilisé. « Je me sens engagé pour la survie du peuple juif, » déclara-t-il à un journaliste à l'époque. Il finit par se produire au front, devant les troupes, souvent plusieurs fois par jour.) Une fois, sur scène, Leonard commença à chanter Bird On The Wire. Il s'arrêta quand le public se mit à applaudir en reconnaissant les premiers accords et le premier vers.

« Je suis vraiment content de voir que vous connaissez mes chansons, » dit-il, mais j'ai suffisamment le trac comme cela, et j'ai l'impression que quelque chose ne va pas chaque fois que vous vous mettez à applaudir. Alors si vous reconnaissez cette chanson, contentez vous d'agiter les mains, voulez-vous ? »

Il hésita de nouveau, et ce qui avait pu passer au départ pour une coquetterie d'artiste ressemblait à présent à une véritable manifestation d'angoisse. « J'espère que vous serez indulgents avec moi, » dit-il. Ces chansons deviennent pour moi de véritables méditations, et parfois, si je n'arrive pas à décoller avec elles, j'ai l'impression de vous arnaquer. Je vais réessayer. Si ça ne marche pas, je m'arrêterai en plein milieu. Il n'y a pas de raison de mutiler une chanson juste pour sauver la face. »

Leonard commença à chanter One of Us Cannot Be Wrong.

I lit a thin green candle . . .

Il s'arrêta encore, riant nerveusement. Il se remit à chercher ses mots, à raconter d'autres blagues pour détourner l'attention.

« Moi aussi,  sur cette scène, j'ai des droits,  vous savez, » dit-il en continuant de sourire. « Je peux rester assis et discuter si je veux. » À ce stade, il était clair qu'il y avait un problème. « Écoutez, si ça ne s'arrange pas, on s'arrêtera et je vous rembourserai, » dit-il. « J'ai vraiment l'impression de vous  escroquer ce soir. Certain soirs on est soulevé de terre, et certains autres on n'arrive simplement pas à décoller. Ça ne sert à rien de vous mentir. Et ce soir on n'a simplement pas réussi à décoller, et il est dit dans la Kabbale... Le public de Jérusalem se mit à rire à la mention du texte mystique. « Il est dit dans la Kabbale que si on n'arrive pas à décoller il faut rester par terre ! Non, il est dit dans la Kabbale que, si Adam et Eve ne se font pas face, Dieu ne s'assoit pas sur son trône, et, je ne sais pas pourquoi, ce soir les éléments masculins et féminins de ma personnalité refusent de se rencontrer  —et Dieu n'est pas assis pas sur son trône. Et c'est terrible que ça arrive justement à Jérusalem. Alors, voilà, nous allons devoir quitter la scène et essayer de méditer profondément  dans la loge pour essayer de nous remettre. »

J'ai rappelé cet incident à Leonard, il figure sur un documentaire qu'on peut voir sur Internet. Il s'en souvenait très bien.

« C'était à la fin de la tournée, » me dit-il. « Je trouvais que je m'en tirais très mal. Je suis retourné dans ma loge et j'ai trouvé de l'acide dans la housse de ma guitare. » Il prit l'acide. Pendant ce temps, dans la salle, le public s'était mis à chanter pour Cohen comme pour lui donner de l'inspiration et le faire revenir. C'était une chanson traditionnelle : Hevenu Shalom Aleichem, « Nous T'avons Apporté la Paix. »

«  C'est incroyable comme un public peut-être sympathique ! Alors je suis retourné sur scène avec l'orchestre… et j'ai chanté So Long, Marianne. Et là, je vois Marianne juste devant moi, et je me mets à pleurer. Je me retourne, et l'orchestre pleurait aussi. Puis toute la scène a pris un tour comique ─rétrospectivement : tout le public s'était transformé en un seul Juif ! Et ce Juif me disait : « Eh bien, qu'est-ce que tu peux me montrer d'autre, mon petit ? J'en ai déjà vu beaucoup, et avec ce que tu nous montres, on n'est pas plus avancés. » Cela illustrait le côté sceptique de notre tradition, pas seulement écrit en toutes lettres, mais qui se manifestait sous la forme d'un être réel, gigantesque ! Dire que je me jugeais sévèrement ne serait que commencer à décrire le phénomène. La sensation de nullité et d'insignifiance que j'éprouvais était bien réel, parce que ces sentiments avaient toujours fait partie de mon psychisme : Quand est-ce notre tour de prendre la parole ? Pour quoi et pour qui? Quelle est la profondeur de notre expérience ? Quelle portée peut bien avoir ce que nous avons à dire ? … Je pense que cela m'a vraiment incité à aller plus profond dans ma pratique. Aller plus profond, de quoi que ce fût,  prendre les choses plus au sérieux. »

De retour dans la loge, Leonard se mit à pleurer désespérément. « Je n'en peux plus, mec », dit-il. « Je n'aime pas ça. Un point c'est tout. Et donc je me barre. »

Il retourna une dernière fois parler au public.

«  Écoutez, mes amis, mon orchestre et moi, on est tous en train de pleurer en coulisse. On est trop dévastés pour continuer. Je voulais juste vous dire merci et bonne nuit. »

L'année suivante, il déclara à la presse mi-sérieusement que la « vie de rocker » le submergeait. « La vie que je mène n'a pas beaucoup de bons moments, » dit-il à un reporter de Melody Maker. « Alors j'ai décidé de l'envoyer au diable. Et de me tirer. »

Pendant longtemps Leonard a eu plus de succès d'estime que de succès commerciaux. Ses albums se vendaient plutôt bien, mais sans atteindre le niveau des grands de la scène rock. Au début des années quatre-vingts, quand il proposa à sa compagnie de disques son album Various Positions  —un album magnifique ou figuraient Hallelujah, Dance Me to the End of Love et If It Be Your Will”—  le directeur de CBS Records, Walter Yetnikoff, critiqua sa sélection de morceaux.

« Écoute, Leonard, on sait que tu es génial, mais on ne sait pas si tu es bon, lui dit-il. » Leonard finit par apprendre que CBS avait décidé de ne pas sortir l'album aux USA. Des années plus tard, alors qu'on lui décernait un prix, il remercia sa compagnie de disques de la manière suivante :  J'ai toujours été touché de la modestie de l'intérêt qu'ils portent à mon travail. »

La chanteuse Suzanne Vega, qui a maintenant 57 ans, raconte parfois sur scène une histoire drôle qui montrait que d'aimer Leonard Cohen était quelque chose comme un signe de reconnaissance. Quand elle avait dix-huit ans, elle enseignait la danse et la chanson folk dans un camp de vacances dans les Adirondacks. Un soir elle rencontra un beau jeune homme, moniteur dans un autre camp. Il venait de Liverpool. Sa phrase d'accroche était : « Aimez-vous Leonard Cohen ? »

C'était il y a presque quarante ans, et, dans le souvenir de Suzanne Vega, les admirateurs de Leonard Cohen formaient à cette époque une sorte de « société secrète ». De plus, il y avait une façon particulière de répondre à la question à moitié innocente du jeune homme : « Oui, j'aime beaucoup Leonard Cohen —mais seulement quand je suis dans un certain état d'esprit. » Mais comme le jeune homme était anglais et pas enclin à la « fausse gaieté » des Américains, il répondit : « Moi, j'aime Leonard Cohen tout le temps. » Le résultat, dit Suzanne, fut une liaison qui dura jusqu'à la fin de l'été.

 Au cours des années qui suivirent, les chansons de Leonard jouèrent un rôle fondamental dans l'idée que Suzanne se faisait de la précision dans les textes et des possibilités qu'elle offrait. In the years to come. « C'était sa façon d'écrire sur des choses compliquées, » m'a-t-elle dit récemment. « C'était très intime et personnel. Bob Dylan vous faisait voyager vers les confins d'un univers en expansion, huit minutes d'une « main qui s'agite librement » [« one hand waving free », paroles de  Mr. Tambourine Man, NdT], et j'adorais ça, mais ça ne ressemblait à rien de ce que je faisais ou de ce qu'il m'était possible de faire —ça n'avait pas d'existence matérielle. Les chansons de Leonard combinaient des détails très réels et quelque chose de mystérieux, comme les prières ou les envoûtements.

Et puis il y avait cette autre chose. Un jour, après qu'ils furent devenus amis, il l'appela pour lui demander de lui rendre visite à son hôtel. Ils se retrouvèrent près de la piscine. Il lui demanda si elle voulait entendre sa dernière chanson.

« À mesure que je l'écoutais déclamer cette chanson —elle était longue— je voyais des femmes, toutes en bikini, s'installer l'une après l'autre sur des chaises longues derrière Leonard, » se rappelle-t-elle. « À la fin de la chanson, je lui dis : « As-tu remarqué ces femmes en bikini qui se sont installées là ? » Et lui, très pince-sans rire, sans un regard autour de lui, de répondre : « Ça marche à tous les coups. » 

Un monde aussi séduisant n'avait pas que des avantages : il y avait aussi un prix à payer.  Dans les années soixante-dix, Leonard avait deux enfants, Lorca et Adam, de sa compagne Suzanne Elrod. Au cours de la décennie, leur relation se délita.  La vie en tournée avait des attraits, mais même elle finit par le déprimer. À la fin d'une tournée, en 1993, Leonard se sentit complètement épuisé. « Je buvais au moins trois bouteilles de Château Latour avant chaque spectacle, » dit-il, concédant qu'il en versait toujours un verre  aux membres de l'équipe. « La facture était démentielle. Déjà à l'époque, le Château Latour coûtait plus de trois cents dollars la bouteille. Mais il allait si bien avec la musique ! Je ne sais pas pourquoi. Quand j'essayais d'en boire en dehors des tournées, ça ne signifiait rien. J'aurais aussi bien pu boire du Wild Duck, si ça s'appelle bien comme ça. Je veux dire, ça n'avait aucun intérêt. »

Au même moment, la longue relation qu'il avait entretenue avec l'actrice Rebecca De Mornay commençait à se dégrader.  « Elle m'a percé à jour, »  déclara-t-il. « Elle a fini par s'apercevoir que j'étais incapable de m'engager sérieusement. C'est à dire de devenir son mari, d'avoir d'autres enfants, et cetera. »   Rebecca De Mornay, qui est restée amie avec Leonard, a raconté à sa biographe Sylvie Simmons qu'il « avait des tas d'aventures avec des femmes et qu'il ne s'engageait pas vraiment… en plus il avait cette longue relation qu'il entretenait avec sa carrière tout en sentant que c'était bien la dernière chose qu'il avait envie de faire. » 

Depuis l'époque où il récitait les prières juives en compagnie de ses oncles dans la synagogue de son grand-père, Leonard a toujours poursuivi une quête spirituelle. Il a dit un jour : « Je suis pour tout ce qui peut fonctionner : le catholicisme, le bouddhisme, le LSD.» À la fin des années soixante, alors qu'il vivait à New York, il  étudia brièvement  dans un Centre de la Scientologie et en  repartit avec un brevet certifiant qu'il avait atteint le « Niveau IV ». Ces dernières années il a souvent passé les matinées de chabbat et les lundis soirs à Ohr HaTorah, une synagogue situé sur le Venice Boulevard, à commenter les textes de la Kabbale avec le rabbin Mordechai Finley. Parfois, à l'occasion de Roch Hachana et de Yom Kippour, il est arrivé à Finley, qui considère Leonard comme « un grand auteur liturgique, » de lire en chaire des passages de Book of Mercy, un recueil de ses textes daté de 1984, fortement inspiré des Psaumes. « J'ai participé à toutes ces recherches qui captivaient l'imagination de toute ma génération à l'époque, » a dit Leonard. « J'ai même dansé et chanté avec le mouvement Hare Krishna  —sans la robe, car je ne les ai pas rejoints, mais j'essayais absolument tout à l'époque.

Encore aujourd'hui, Leonard se plonge fréquemment dans la lecture d'une édition en plusieurs volumes du Zohar, l'oeuvre maîtresse de la littérature mystique juive, ainsi que de la Bible  et des textes bouddhistes. Dans nos conversations il a mentionné  les évangiles gnostiques, la Kabbale lourianique, des livres de philosophie hindoue, le Réponse à Job de Carl Jung, et la biographie de Sabbataï Tsevi, Messie autoproclamé du dix-septième siècle,  par Gershom Scholem. Leonard navigue à son aise dans les sphères spirituelles d'Internet, et écoute les conférences de  Yakov Leib HaKohain, un Kabbaliste qui s'est converti successivement à l'Islam, au catholicisme et à l'hindouisme, et vit dans les montagnes de San Bernardino en compagnie de deux pitbulls et de quatre chats.

Pendant quarante ans, Leonard a été associé à un maître zen japonais du nom de Kyozan Joshu Sasaki Roshi. («Roshi » est un titre honorifique qu'on décerne à un maître vénéré, et Leonard l'appelle toujours ainsi.) Roshi, mort il y a deux ans à l'âge de 107 ans, était arrivé à Los Angeles en 1962, mais ne parvint jamais à maîtriser la langue de son pays d'adoption. Cependant, par l'intermédiaire de ses traducteurs, il adapta certains koans[10] traditionnels japonais pour ses disciples américains : « Comment parvenir à la nature du Bouddha en conduisant une voiture ? » Roshi était petit, corpulent, amateur de saké et de whisky écossais haut de gamme. « Je suis venu ici pour prendre du bon temps, » a-t-il déclaré un jour en parlant de son séjour aux États-Unis. Je veux apprendre aux Américains à rire franchement . »

Jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, Leonard étudiait avec Roshi au centre zen du Mont Baldy, pour des périodes de deux ou trois mois par an conciliant étude et méditation. Il considérait Roshi comme un ami intime, un maître spirituel, qui avait une grande influence sur son œuvre.  Et donc, peu de temps après son retour de la tournée Château Latour, en 1993, Leonard se rendit au Mont Baldy. Cette fois il y séjourna pendant près de six ans.

« Personne ne va dans un monastère zen pour faire du tourisme, » m'a dit Leonard. Ceux qui le font partent au bout de dix minutes parce que la vie y est très rigoureuse. On se lève à  deux heures et demie du matin ; le campement s'éveille à trois heures, mais il faut allumer des feux dans le zendo[11]. Les huttes sont chauffées seulement quelques heures par jour. La neige passe sous les portes  disjointes. On passe la moitié de la journée à déblayer la neige à la pelle. Et le restant de la journée on le passe assis dans le zendo. Par conséquent on s'endurcit, dans une certaine mesure. Est-ce que cela a un aspect spirituel, on peut en discuter. Ça vous rend plus résistant, et ça vous fait comprendre que de gémir est la moins bonne réponse à la souffrance. Ne serait-ce qu'à ce niveau, c'est très positif. » 

Leonard vivait dans une minuscule cabane équipée d'une cafetière, d'une menora, d'un clavier et d'un ordinateur portable. Comme les autres disciples, il nettoyait les latrines. Il avait l'honneur de faire la cuisine pour Roshi, et finit par vivre dans une cabane reliée à celle de Roshi par une allée couverte. Il passait de nombreuses heures à méditer, assis dans la position du lotus. Si lui-même ou un autre s'assoupissait ou ne parvenait pas à garder la position correcte, un des moines venait lui appliquer un bon coup sur l'épaule à l'aide d'une trique de bois.

« Les gens pensent qu'un monastère est un endroit de sérénité et de contemplation, » dit-il. « Cela n'a rien à voir. C'est un hôpital, et beaucoup de ceux qui s'y retrouvent peuvent à peine marcher ou parler. Dans ce genre d'endroit, une grande partie de l'activité consiste à apprendre aux gens à marcher, à parler, à respirer et à préparer leurs  propres repas ou à déblayer la neige devant leur porte en hiver.

Un jour Allen Ginsberg demanda à Leonard comment il pouvait concilier sa judéité avec le bouddhisme zen. Leonard répondit qu'il ne cherchait pas une nouvelle religion, qu'il était satisfait de celle qu'il avait. Le zen ne mentionnait pas Dieu; il ne réclamait aucune allégeance à un quelconque texte sacré. Pour lui le zen était, plutôt qu'une religion, une discipline et une méthode d'investigation. « J'ai mis des vêtements de moine parce que c'était l'école  de Roshi, et que c'était l'uniforme de l'école. Si Roshi avait été professeur de physique à l'université de Heidelberg, j'aurais appris l'allemand et je me serais installé à Heidelberg. »

Vers la fin de sa vie, Roshi fut accusé d'abus sexuels. Il ne fut jamais mis en examen, mais d'anciens élèves l'accusèrent, sur des forums de discussions ou dans des lettres adressées à Roshi en personne, d'avoir fait subir  des attouchements ou des contraintes sexuelles à de nombreux disciples, hommes ou femmes.  Un panel bouddhiste indépendant détermina que ce comportement durait depuis les années soixante-dix, et que ceux qui avaient eu l'intention de s'exprimer sur le sujet avaient été  réduits au silence,  tournés en ridicule, exilés, ou punis de quelque autre façon, » selon le Times.

Un matin, Bob Faggen me conduisit jusqu'au Centre Zen, un ancien camp scout au sommet d'une montagne. Il se compose d'une série de cabanes en bois brut entourées de pins et de cèdres. Il s'y trouvait remaquablement peu de gens. Un moine me dit que Roshi n'avait laissé aucun successeur, et que le centre ne s'était pas encore remis du scandale. Pour sa part, Leonard fit de son mieux pour  m'expliquer les écarts de Roshi, sans les excuser. « Roshi était un très vilain monsieur, » me dit-il.

En 1996 Leonard devint moine, ce qui ne le préserva pas de la dépression qui l'avait accablé toute sa vie : deux ans plus tard il y succomba. « J'ai toujours souffert de dépression depuis mon adolescence, » dit-il. « Je balançais entre des périodes très débilitantes où j'avais du mal à m'arracher de mon canapé, et d'autres où j'étais tout à fait capable de fonctionner, mais toujours avec la musique de l'angoisse en fond sonore. » Leonard prenait des antidépresseurs. Il essaya de s'en passer. Rien ne marchait. Il finit par dire à Roshi qu'il « descendait de la montagne. » Dans un recueil de poèmes intitulé Book of Longing il écrivit :

I left my robes hanging on a peg

in the old cabin

where I had sat so long

and slept so little.

I finally understood

I had no gift

for Spiritual Matters.[12]

En fait, Leonard était loin d'en avoir terminé avec sa quête. Une semaine tout juste après son retour à la maison, il prit un avion pour Mumbai (Bombay) pour aller étudier auprès d'un autre guide spirituel. Il prit une chambre dans un hôtel modeste. Chaque jour il participait à des satsangs, discussion spirituelles, dans l'appartement de Ramesh Balsekar, un ancien président de la Bank of India et professeur d'Advaita Vedanta, une discipline hindoue. Leonard lut le livre de Balsekar, Consciousness Speaks, qui enseigne qu'il n'existe qu'une seule conscience universelle, pas de  « toi » ou de « moi », nie l'existence d'un libre arbitre individuel, et ne reconnaît à aucun individu la paternité de ses propres actes.

Leonard passa près d'un an à Mumbai, rendant visite à Balsekar le matin, et passant le reste de la journée à nager, à écrire et à explorer la ville. Pour des raisons dont il dit maintenant qu'elles sont « impénétrables », sa dépression le quitta. Il était prêt à rentrer chez lui. Cette histoire, et la façon dont Leonard la raconte à  présent, d'un ton plein d'incertitude et de modestie, me rappelle le refrain de la chanson Anthem [Hymne] qu'il mit dix ans à écrire et qu'il enregistra juste avant son premier séjour au monastère :

Ring the bells that still can ring

Forget your perfect offering

There is a crack in everything

That’s how the light gets in.[13]

Bien qu'il fût maintenant délivré de la dépression, la crise suivante n'était pas loin. Hormis quelques petits caprices, Leonard n'était pas obsédé par le luxe. « Mon objectif était très différent de celui de mes contemporains, » dit-il. Ses relations à Montréal appréciaient la modestie. «  J'avais besoin d'un environnement modeste qui me permette à la fois de faire mon travail avec le moins de distractions possible et de me consacrer pleinement à la création artistique. Un palais ou un yacht m'aurait distrait exagérément de mon objectif. Mon imagination  m'entraînait dans le sens opposé. La vie que je menais sur le Mont Baldy me convenait parfaitement. J'aimais la vie en communauté. J'aimais vivre dans une petite cabane. »

Et pourtant, la vente de ses albums, ses concerts et les droits de ses chanson lui avaient rapporté une fortune considérable. La chanson Hallelujah a été reprise tant de fois que Leonard a réclamé, en plaisantant, l'instauration d'un moratoire sur elle. Il avait certainement assez d'argent pour ne pas avoir d'inquiétudes quant à l'avenir de ses enfants et de leur mère, et même de quelques autres membres de sa famille.

Avant de s'embarquer pour ses aventures spirituelles, Leonard avait cédé le contrôle presque total de ses affaires financières à Kelley Lynch,  qui était sa chargée d'affaires depuis dix-sept ans, et qui avait été brièvement sa maîtresse autrefois. En 2004 il s'aperçut que ses comptes avaient été vidés. Des millions de dollars s'étaient envolés. Leonard licencia Kelley et l'attaqua en justice. Le tribunal donna raison à Leonard et lui accorda plus de cinq millions de dollars d'indemnités.

Leonard témoigna devant la Cour Supérieure du Comté de Los Angeles du fait que Kelley Lynch avait été si outrée par le procès qu'il lui avait intenté qu'elle s'était mise à l'appeler vingt ou trente fois par jour et à inonder sa messagerie de courriers électroniques parfois menaçants, jusqu'à ignorer une injonction d'éloignement. « À cause de cela, je fais maintenant très attention à ce qui se passe autour de moi, » déclara Leonard selon l'article du Guardian consacré au procès. « Chaque fois que je vois une voiture ralentir, je m'inquiète. » Kelley Lynch fut condamnée à un an et demi de prison et à cinq ans de mise à l'épreuve.

Après avoir remercié le juge et son avocat dans le style recherché dont il est coutumier, Leonard se tourna vers son adversaire, en déclarant à la cour : « Je prie pour que Mme Lynch trouve un refuge  dans la sagesse de sa religion, qu'un sentiment de compassion remplace dans son coeur la haine par le remord, la colère par la bonté, et l'ivresse mortelle de la revanche par l'humble recherche d'une meilleure conduite. »

Leonard n'a jamais réussi à se faire payer les dommages et intérêts que lui avaient accordés la justice, et, l'affaire étant toujours en litige, il n'aime pas en parler. Mais une chose était désormais claire : il serait obligé de remonter sur scène. Même un moine bouddhiste zen doit faire bouillir la marmite.

Le charme de Leonard a un côté irrésistible. La preuve en est une vidéo publiée sur YouTube, intitulée Why It’s Good to Be Leonard Cohen : devant la caméra qui suit Leonard en coulisse, une superbe actrice à l'accent allemand qui cherchait à le convaincre, devant l'assistance réunie dans la loge, d'aller « quelque part » avec elle, essuie son refus ironique. Il se montre tout aussi charmeur avec les hommes.

C'est pourquoi nous avons été surpris, Faggen et moi, en revenant chez Leonard un après-midi, pensant être à l'heure au rendez-vous, qu'il nous reproche de ne pas l'être, en des termes dépourvus de toute aménité. Vêtu d'un costume sombre et d'un Borsalino, Leonard s'installa dans son fauteil médical et nous passa le savon le plus carabiné que j'aie reçu depuis l'école primaire. Je fais partie de ces gens pénibles qui ne sont pour ainsi dire jamais en retard ; qui, comme les vieux, arrivent à l'aéroport très longtemps avant le départ de l'avion. Mais il devait y avoir eu quelque malentendu quant à l'heure de notre rendez-vous, et, apparemment, un texto que nous avions envoyé à lui et à son assistant avait dû passer à la trappe. Quelque effort que nous fassions, Faggen et moi, pour nous excuser ou nous disculper, ce n'était « pas la question ». Leonard nous a rappelé sa santé chancelante. Nous abusions de son temps. C'était un abus. Et même, un « abus de faiblesse  à l'égard d'une personne âgée.» S'en suivirent d'autres excuses et d'autres rebuffades. Ce n'était pas une question de colère ou d'excuses, a-t-il poursuivi. Il n'était pas en colère, non, mais nous devions nous rendre compte que nous n'étions pas des « acteurs », qu'aucun d'entre nous ne dispose d'un libre arbitre… Etc. Je reconnaissais les mots de son professeur de Bombay. Mais ce n'en était pas moins douloureux.

Ce sermon —dur, menaçant, ampoulé— dura un bon moment. Je me sentais humilié, mis sur la défensive. Quand quelqu'un déballe ce qu'il a sur le coeur, celui qui parle se sent soulagé, mais l'auditeur se sent mis en accusation et pitoyable.

Leonard finit par passer à des sujets moins polémiques. Et le sujet dont il était le plus heureux  de parler était la tournée qu'il avait mise sur pied pour compenser l'argent qu'on lui avait volé. En 2007, il avait imaginé une tournée incluant un orchestre au complet : trois choristes, deux guitaristes, un batteur,  un claviériste, un bassiste et un saxophoniste (qui fut remplacé par la suite par un violoniste). Il fit répéter l'orchestre pendant trois mois.

« Je n'avais chanté aucune de ces chansons depuis des années, » me dit-il. Ma voix avait changé.  Mon amplitude vocale avait changé. Je ne savais pas quoi faire. « Il m'était impossible de transposer mes chansons dans une autre tonalité. » Au lieu de cela, il abaissa les cordes de sa guitare de deux ton entiers, de sorte que, par exemple, la corde de Mi sixième sonne comme un Do . Leonard avait toujours eu une voix profonde, intime, mais maintenant, avec  l'âge, et après d'innombrables cigarettes, elle s'était transformée en un grondement aux accents étranges, noble et digne. En concert, il s'attirait toujours un rire de connaisseurs quand il chantait ce vers de la chanson Tower of Song :  « I was born like this, I had no choice / I was born with the gift of a golden voice. » [« Je suis né comme cela, je n'ai pas eu le choix/Je suis né avec le don d'une voix d'or »]

Neil Larsen, qui tenait les claviers dans l'orchestre de Leonard, nous a dit que la préparation avait été très minutieuse. « Nous répétions presque comme pour un enregistrement en studio, »m'a-t-il dit. « Nous répétions une seule chanson des tas de fois et nous y apportions des améliorations. Leonard, de son côté, se rivait les paroles dans l'esprit. Habituellement il faut un moment pour qu'une tournée se rôde. Pas celle-là. Nous étions prêts dès le premier concert. »

La tournée commença au Canada, et se poursuivit durant les cinq années suivantes —trois cent quatre-vingts spectacles, de New York à Nice, de Moscou à Sydney. Leonard introduisait chaque concert en disant que son orchestre et lui-même allaient « tout donner », et c'était vrai. « Je crois qu'ils se tiraient la bourre avec Springsteen, » disait Sharon Robinson, une chanteuse qui collaborait souvent à l'écriture des textes, en plaisantant sur la longueur des spectacles. « Certains soirs, ils duraient près de quatre heures. » 

Leonard flirtait alors avec les soixante-quinze ans, et son manager faisait tout son possible pour lui faire économiser son énergie. C'était une opération de premier ordre : un avion privé, où Leonard pouvait écrire et dormir ; de bons hôtels, où il pouvait lire et composer sur un clavier ; une voiture pour l'emmener à l'hotel au moment même où il quittait la scène. Certains des spectacles musicaux les plus mémorables que Leonard eût jamais vus étaient ceux d'Alberta Hunter, la chanteuse de blues, qui avait longtemps été artiste en résidence au restaurant « The Cookery » de Greenwich Village. Elle avait abandonné la musique pendant plusieurs décennies pour travailler comme infirmière et était revenue à la scène pendant les six dernières années de sa vie. Leonard Cohen prenait sa suite : un vieil homme plein de sève qui chantait de tout son coeur pendant des heures, plusieurs soirs par semaine.

« Tout le monde était fin prêt, non seulement ils connaissaient leurs partitions par coeur, mais il y avait quelque chose d'impalpable, » se rappelle-t-il. « On le sentait dans l'air, dans la loge, à mesure qu'on se rapprochait du concert, un engagement total, tangible.  Cette fois, plus question de se mettre en condition avec du Château Latour.  Je ne buvais pas du tout. Il m'arrivait de prendre un demi de Guinness avec Neil Larsen,  mais je n'avais pas de goût pour l'alcool. »

Le spectacle auquel j'ai assisté à Radio City fut l'un des plus émouvants que j'aie vus. On avait là Leonard Cohen, un veux maître de son art, qui servait la crème la plus riche de son répertoire, accompagné d'une équipe de musiciens inspirés et exigeants. On le voyait souvent, non seulement chanter, mais jouer sa chanson, tel un acteur, mettant un genou à terre en signe de gratitude envers l'objet de son affection, et les deux genoux pour souligner son dévouement au public, aux musiciens, à la chanson.

La tournée fit plus que renflouer (largement) les finances de Leonard ; elle lui apporta aussi un sentiment de satisfaction rare chez lui.  Sharon Robinson : « Une fois, dans le bus, je lui ai demandé  si ça lui plaisait. Il n'aurait jamais voulu l'admettre. Mais un jour, après la fin de la tournée, j'étais chez lui, il a admis que cette tournée avait quelque chose d'extrêmement gratifiant, quelque chose qu'il n'attendait pas, qui était comme l'aboutissement de sa carrière

En 2009, Leonard donna son premier concert en Israëel depuis 1985, dans un stade de Ramat Gan, et fit don des recettes à des organisations pacifistes israélo-palestiniennes. Il aurait voulu se produire à Ramallah, mais des groupes palestiniens avaient décidé que c'était politiquement inacceptable. Leonard ne se laissa pas fléchir et dédia le concert à la cause de « la réconciliation, la tolérance et la paix, » et la chanson Anthem [Hymne, NdT] aux familles endeuillées. À la fin du spectacle, il leva les mains à la façon d'un rabbin et bénit le public en récitant en hébreu le birkat kohanim, la bénédiction liturgique, à l'intention des spectateurs.

« Ce n'est pas délibérément religieux », m'a-t-il dit. « Je sais qu'on l'a décrit ainsi, et je n'y trouve rien à redire. Cela fait partie de l'erreur intentionnelle. Mais quand je vois James Brown, je ressens quelque chose de religieux.  Comme avec tout ce qui est profond».

Quand je lui ai demandé s'il voulait que ses spectacles reflètent une sorte de ferveur religieuse , il a hésité avant de répondre : « Est-ce que l'engagement artistique frôle la ferveur religieuse ? Je commence par l'engagement artistique. Je sais que si l'esprit descend sur vous, il va affecter les autres récepteurs humains. Mais je n'ose pas procéder dans l'autre sens.  C'est comme de prononcer le Saint Nom ─ça ne se fait pas. Mais si vous avez de la chance, et la grâce, et que le public est dans une disposition particulièrement salutaire, alors vous obtiendrez ces réactions plus profondes.

Le dernier spectacle de la tournée eut lieu à Auckland, en Nouvelle-Zélande, à la fin décembre 2013. Les dernières chansons étaient des chansons d'adieu : If It Be Your Will [Si C'est Ta Volonté], puis Closing Time [Heure De Fermeture],   I Tried to Leave You [J'ai Essayé De Te Quitter], et, pour conclure, une reprise de la chanson des Drifters Save the Last Dance for Me [Garde La Dernère Danse Pour Moi].

Les musiciens savaient tous que c'était la dernière soirée, non seulement d'un long voyage, mais pour Leonard, peut-être le dernier voyage. « Nous savons tous que tout doit finir un jour, » m'a dit Sharon Robinson. « Et donc, en partant, nous nous sommes dit : c'est la fin. »

Il n'y aura probablement plus de tournées. Ce qui occupe l'esprit de Leonard, à l'heure actuelle, c'est sa famille, ses amis, et le travail entrepris. « J'ai eu à pourvoir aux besoins d'une famille, je n'y vois aucune vertu. Je n'ai jamais vendu suffisamment pour ne pas avoir à penser à l'argent. J'ai dû entretenir deux enfants et leur mère, et moi-même. Il n'a donc jamais été question de s'arrêter. C'est devenu une habitude. Et il y a le facteur temps, une motivation puissante qui t'incite à terminer ce que tu as commencé.  J'ai terminé un certain nombre de choses. Je ne sais pas si j'arriverai à en faire beaucoup plus, parce qu'à l'heure actuelle je me sens profondément fatigué… Il y a des moments où je suis absolument obligé de m'allonger. Je ne peux plus jouer, et mon dos me lâche à grande vitesse. Les questions spirituelles, baruch Hashem [Dieu merci] sont réglées, et j'en suis profondément reconnaissant.

Leonard a encore des poèmes inédits à mettre en forme, des textes de chansons à terminer, à enregistrer ou à publier. Il pense à faire un livre dans lequel les poèmes seraient entourés de commentaires, comme dans les pages du Talmud.

« Le changement majeur, c'est la proximité de la mort, » dit-il. « Je suis un type plutôt ordonné. J'aime bien mettre mes affaires en ordre si je peux. Si je ne peux pas, tant pis. Mais ma tendance naturelle est de terminer ce que j'ai commencé.

Leonard nous dit qu'il avait une « jolie petite chanson » sur laquelle il travaillait depuis un certain temps, une parmi beaucoup d'autres, et soudain il ferma les yeux et se mit à réciter les paroles :

Listen to the hummingbird

Whose wings you cannot see

Listen to the hummingbird

Don’t listen to me.

 

Listen to the butterfly

Whose days but number three

Listen to the butterfly

Don’t listen to me.

 

Listen to the mind of God

Which doesn’t need to be

Listen to the mind of God

Don’t listen to me.[14]

Il a ouvert les yeux et il est resté silencieux un court instant. Puis il a dit : « Je ne pense pas pouvoir terminer ces chansons. Mais peut-être, sait-on jamais ? Peut-être aurai-je un second souffle, je ne sais pas. Mais je n'ose pas  adhérer à une stratégie spirituelle. Je n'ose pas le faire. J'ai du travail à faire. M'occuper des affaires courantes. Je suis prêt à mourir. J'espère que ce n'est pas trop désagréable. C'est à peu près tout en ce qui me concerne. » 

Leonard a des problèmes avec sa main, c'est pourquoi il joue moins souvent de la guitare (« J'ai perdu mon chop »), mais il avait très envie de me montrer son synthéthiseur. Il entame une suite d'accords de la main gauche, actionne des commandes pour passer dans un mode ou un autre et joue une mélodie de la main droite. À un moment donné il est passé en mode « grec », et s'est mis à chanter une chanson de pêcheurs grecs. C'était comme si nous étions transportés hors du temps, à l'époque de la Taverne de Dousko, « dans la profondeur de la nuit où brillent des étoiles fixes et des étoiles filantes », sur l'île d'Hydra.

Assis dans son fauteuil d'infirme, Leonard balaie toute discussion sur ce qui peut arriver après la mort. C'est pour lui au delà de la compréhension et du langage. « Je ne cherche pas à savoir des choses que je ne serais même pas capable de comprendre même si on me les expliquait. »  Persévérer, vivre sa vie jusqu'au bout, rassembler les morceaux épars, travailler, telle est sa règle. Une chanson sortie il y a quatre ans, Going Home, éclaire ces limites : «  He will speak these words of wisdom / Like a sage, a man of vision / Though he knows he’s really nothing / But the brief elaboration of a tube » (« Il prononcera des paroles judicieuses/Comme un sage, un visionnaire/Bien qu'il sache qu'il n'est rien d'autre/Que la brève élaboration d'un tube. »

Le nouvel album s'ouvre sur le morceau éponyme, You Want It Darker, où le chanteur déclare, dans le refrain :

Hineni Hineni

I’m ready my Lord.

Hineni est un mot hébreu qui signifie « Me voici ». C'est ce qu'à répondu Abraham quand Dieu lui a ordonné de sacrifier son fils Isaac ; cette chanson est clairement celle d'un homme qui se sent prêt, d'un homme qui voit la fin de son parcours et qui se prépare à accomplir la volonté de son créateur. Leonard a demandé à Gédéon Zelermyer, le cantor de la synagogue Shaar Hashomayim de Montréal, celle qu'il fréquentait pendant sa jeunesse, de chanter les choeurs.  Et pourtant cet homme, assis dans un fauteuil médical, est tout sauf obsédé ou vaincu. 

« Je sais que tout vie a un côté spirituel, qu'on soit prêt à l'admettre ou non, » dit-il.  C'est là, on le sent chez les gens, —ils sentent qu'il existe une réalité qu'ils ne peuvent pas percer à jour, mais qui a une influence sur leur humeur ou leurs activités.  Cette réalité agit à certains moments du jour et de la nuit et exige une certaine réaction de votre part.  Parfois c'est simplement quelque chose comme : « Tu perds trop de poids, Leonard. Tu es en train de mourir, mais tu n'as pas besoin de coopérer au processus de manière trop enthousiaste. » Force-toi à manger un sandwich.

« Ce que je veux dire, c'est que tu entends le Bat Kol. » La voix divine. « Tu entends cette autre réalité, plus profonde,  qui chante tout le temps à tes oreilles, et la plupart du temps tu n'arrives pas comprendre ce qu'elle te dit. Même quand j'étais en bonne santé, j'y étais sensible. À ce moment de la partie, je l'entends qui me dit : « Leonard, fais ce que tu as à faire. »  Elle est pleine de compassion à présent. Plus qu'à n'importe quel autre moment de ma vie ; je n'entends plus cette voix qui me disait : « Tu fous ta vie en l'air. » Et ça, c'est une vraie bénédiction . »

NdT

[1]Ou des amateurs de musique pop (orig. popists).

[2]Le « Parrain » du roman de Mario Puzo et des films de Francis Ford Coppola dans lesquels le protagoniste est incarné par Al Pacino.

[3]Nico (Christa Päffgen, 1938-1988), mannequin, actrice et chanteuse,  a tourné avec Andy Warhol et Fellini,  entre autres, et chanté sur le premier album du Velvet Underground avant de poursuivre une carrière solo.

[4]Officiellement connu sous le nom de Mount San Antonio (3 068 mètres).

[5]Robert Frost (1874-1963) est considéré comme un des plus grands poètes US-américains du 20ème siècle. Herman Melville (1819-1891), romancier US-américain, est principalement connu  pour  son roman Moby Dick (1851).

[6]En français, « carpe farcie », plat typique de la cuisine juive ashkénaze, qui ne contient  pas forcément de chair de carpe.

[7]Une des universités du réseau « Ivy League », les plus anciennes et les plus prestigieuses des USA.

[8]William ButlerYeats, poète et dramaturge irlandais (1865-1939).

[9]Paroles de Chelsea Hotel #2 : « ...giving me head on the unmade bed,/while the limousines wait in the street. »

[10] Brève anecdote ou court échange entre un maître et son disciple, absurde, énigmatique ou paradoxal, ne sollicitant pas la logique ordinaire, utilisée dans certaines écoles du bouddhisme zen.

[11]Salle de méditation où l'on pratique le zazen, méditation assise.

[12]J'ai laissé ma robe de moine accrochée à un clou/dans la vieille cabane/où j'avais passé tant de temps assis/et si peu de temps endormi./J'avais enfin compris/que je n'avais aucun don/pour les Questions Spirituelles.

[13]Fais sonner les cloches qui le peuvent encore/Oublie ta parfaite offrande/Il ya partout des lézardes/C'est par elles que la lumière entre.

[14]Écoute l'oiseau-mouche/Dont tu ne peux voir les ailes/Écoute l'oiseau-mouche/Ne m'écoute pas.//Écoute le papillon/Qui ne vit que trois jours/Écoute le papillon/Ne m'écoute pas.//Écoute l'esprit de Dieu/Qui n'a pas besoin d'être/Écoute l'esprit de Dieu/Ne m'écoute pas.

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://www.newyorker.com/magazine/2016/10/17/leonard-cohen-makes-it-darker
Publication date of original article: 17/10/2016
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=19552

 

Tags: Leonard Cohen
 

 
Print this page
Print this page
Send this page
Send this page


 All Tlaxcala pages are protected under Copyleft.