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 24/06/2017 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 ABYA YALA 
ABYA YALA / Crise au Brésil
Date of publication at Tlaxcala: 28/04/2016
Original: Crisis in Brazil

Crise au Brésil

Perry Anderson

Translated by  Jacques Boutard
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Les BRICS connaissent une mauvaise passe. Après avoir été les moteurs de la croissance internationale alors que l'Occident était enlisé dans la pire crise financière et la pire récession depuis la Grande Dépression, ils constituent maintenant la principale source d'inquiétude pour les états-majors du FMI et de la Banque Mondiale. La Chine surtout, à cause de son poids dans l'économie globale : ralentissement de la production et dette colossale. La Russie : assiégée, chute dramatique du prix du pétrole, dommages dus aux sanctions. L'Inde : elle s'en sort le mieux, en dépit de révisions statistiques inquiétantes. Afrique du Sud : en chute libre. Les tensions politiques s'accroissent dans chacun de ces pays : Xi Jinping et Poutine musèlent l'agitation avec force, Modi est écrasé aux élections, Zuma est en disgrâce dans son propre parti. Cependant, nulle part les crises, économique et politique, n'ont fusionné de façon aussi explosive qu'au Brésil, qui a vu l'année dernière plus de gens manifester dans ses rues que dans tout le reste du monde.

Choisie par Lula pour lui succéder, Dilma Rousseff, l'ancienne « Jeanne d'Arc de la guérilla » qui était devenue son chef de cabinet, a remporté l'élection à la présidence en 2010 avec une majorité presqu'aussi écrasante que lui. Quatre plus tard elle fut réélue par une marge bien plus étroite cette fois, devançant de 3 % son rival Aécio Neves, gouverneur de l'État du Minas Gerais, dans une élection marquée par une polarisation régionale plus marquée que jamais, le Sud et le Sud-est industrialisés se tournant massivement contre elle, pendant que le Nord-Est votait pour elle de manière encore plus écrasante - 72 % - qu'en 2010. Mais dans l'ensemble ce fut une victoire nette, comparable à celle de Mitterrand sur Giscard, et beaucoup plus large, pour ne pas dire plus propre, que celle de Kennedy sur Nixon. En janvier 2015, Dilma – à partir d'ici nous omettrons son nom de famille, à l'instar des Brésiliens – entamait son second mandat.

Dans les trois mois, d'énormes manifestations regroupant au moins deux millions de personnes se sont déversées dans les rues des principales villes du pays pour réclamer son départ. Au Congrès, le Parti Social-Démocrate Brésilien de Neves et ses alliés, encouragés par des sondages qui montraient que la cote de popularité de Dilma était tombée en dessous de 10 %, ont pris l'initiative de réclamer sa mise en accusation. Le Premier Mai elle n'a même pas été en mesure de délivrer l'allocution télévisée traditionnelle à la nation : quand son discours à l'occasion de la Journée Internationales des droits de la femme avait été diffusé en mars, les gens l'avaient couvert par un concert de casseroles et de klaxons. Du jour au lendemain, le Parti des Travailleurs (PT), qui avait longtemps joui du taux d'approbation le plus élevé au Brésil, est devenu le parti le plus impopulaire du pays. En privé, Lula se lamentait : « Nous avons gagné l'élection. Le lendemain nous l'avons perdue. » Beaucoup de militants se demandaient si le parti arriverait à s'en remettre.

Comment en était-on arrivé là ? Pendant la dernière année du mandat de Lula, alors que l'économie mondiale souffrait encore des séquelles du krach financier de 2008, l'économie brésilienne avait progressé de 7,5 %. A sa prise de fonctions, Dilma avait adopté des mesures plus strictes contre les risques de surchauffe, à la satisfaction de la presse financière, qui y voyait l'équivalent de la politique de réassurance que Lula lui-même avait adoptée au début de son premier mandat. Mais à la mesure de la chute brutale de la croissance, et alors que le firmament de la finance s'assombrissait une fois de plus, le gouvernement changea de politique une fois de plus, adoptant une série de mesures destinée à amorcer l'investissement en vue d'un développement durable. Les taux d'intérêt ont été abaissés, les charges sociales réduites ainsi que le coût de l'électricité, les prêts des banques privées au secteur privé augmentés, la monnaie dévaluée et un contrôle limité sur les mouvements de capitaux a été imposé. A la suite de ce coup de fouet, à mi-mandat, le taux de satisfaction de Dilma atteignait les 75 %.

 

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 Mantega et son petit P.I.B.

Mais, loin de se relever, l'économie a continué à ralentir, passant d'un déjà modeste taux de croissance de 2,75 % en 2011 à un malheureux taux de 1 % en 2012, et, alors que l'inflation dépassait les 6 %, la Banque Centrale, en avril 2013, releva brutalement les taux d'intérêt, sapant la « nouvelle matrice économique » du ministre des Finances Guido Mantega. Deux mois plus tard, le pays était balayé par une vague de manifestations de masse, déclenchées par un relèvement des tarifs des bus à São Paulo et à Rio, mais gonflées par un mécontentement généralisé dû à la mauvaise qualité des services publics et une hostilité attisée par les médias à l'égard d'un État jugé incompétent. Du jour au lendemain, les indices de satisfaction du gouvernement furent amputés de moitié. Sa réaction fut de battre en retraite, en introduisant de prudentes mesures de réduction de la dépense publique et en permettant aux taux d'intérêt de remonter. La croissance continua de chuter, pour atteindre zéro en 2014 – mais le chômage et les salaires restèrent stables. À la fin de son premier mandat, Dilma mena une campagne énergique pour sa réélection, assurant aux électeurs qu'elle continuerait à donner la priorité à l'amélioration du niveau de vie des travailleurs et attaquant son rival du PSDB sur ses projets de revenir sur les conquêtes sociales obtenues sous les gouvernements du PT en sacrifiant les prestations sociales et en frappant les pauvres. Malgré un déluge ininterrompu d'attaques à caractère idéologique de la part de la presse, cela suffit à lui assurer la victoire.

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Avant même le début officiel de son second mandat, Dilma avait fait machine arrière. Une certaine période d'austérité était nécessaire, expliqua-t-elle brutalement. L'architecte de la nouvelle matrice économique fut renvoyé, et le diplômé de l'université de Chicago et patron du pôle gestion d'actifs de la seconde banque privée fut installé au ministère des Finances, avec pour mandat de freiner l'inflation et de restaurer la confiance. Les nouveaux impératifs étaient de couper dans les dépenses sociales, réduire les crédits accordés par les banques publiques, mettre en vente les biens de l’État et augmenter les impôts pour dégager un excédent primaire sur le budget de l’État. Bientôt la Banque Centrale éleva les taux d'intérêt à 14,25 %. Puisque l'économie était déjà à l'arrêt, l'effet de ce train de mesures procycliques fut de plonger le pays dans une récession majeure – déclin de l'investissement, baisse des salaires et chômage multiplié par plus de deux. A mesure que le PiB se contractait, les recettes fiscales s'écroulèrent, aggravant le déficit budgétaire et la dette publique. Aucun gouvernement n'aurait pu maintenir sa popularité face à la vitesse de cette détérioration. Mais l'effondrement de la popularité de Dilma n'était pas que le résultat prévisible de l'impact de la récession sur le niveau de vie des gens ordinaires. La réaction écrasante des électeurs fut que son élection avait été un estelionato , une escroquerie : elle avait trompé ses partisans en revêtant les habits de ses adversaires. Leur réaction ne fut pas simplement de la déception, mais de la colère.

Les racines à demi cachées de cette débâcle sont à chercher dans le modèle même de développement du PT. Dés le départ, son succès s'est nourri de deux éléments : un super cycle du prix des matières premières, et un boom de la consommation intérieure. Entre 2005 et 2011, les conditions commerciales se sont améliorées d'un tiers pour le Brésil, dans la mesure où la demande pour ses matières premières de la part de la Chine, entre autres, faisait augmenter la valeur de ses principales exportations et le volume des recettes fiscales destinées à ses dépenses sociales. A la fin du deuxième mandat de Lula, la part des produits primaires dans l'ensemble des exportations du Brésil avait bondi de 28 à 41 pour cent, tandis que celle des produits manufacturés était tombée de 55 à 44 pour cent ; à la fin du premier mandat de Dilma , les matières premières représentaient plus de la moitié de la valeur d'ensemble des exportations. Mais à partir de 2011, les prix des principaux biens échangeables du pays se sont effondrés : le minerai de fer est tombé de 180 $ à 55 $ la tonne, le soja, de 180 $ à 55 $ le boisseau, le pétrole brut, de 140 $ à 50 $ le baril. Puis, après la fin de la période faste pour les exportations, la stagnation de la consommation intérieure acheva de noircir le tableau.

Pendant toute sa période au pouvoir la stratégie de base du PT avait été de stimuler la demande intérieure en augmentant le pouvoir d'achat de la population. Ce but était atteint, non seulement en augmentant le salaire minimum et en versant des allocations financières aux pauvres – la Bolsa Família - mais aussi en injectant de fortes sommes dans le crédit à la consommation. Pendant la décennie allant de 2005 à 2015, la dette globale détenue par le secteur privé a augmenté, passant de 43 à 93 pour cent du PIB, les prêts à la consommation représentant le double du niveau des pays voisins. À l'époque de la réélection de Dilma en 2014, le remboursement des intérêts des crédits aux particuliers s'élevait à plus d'un cinquième du revenu moyen disponible. Après l'épuisement du boom des matières premières, la frénésie de consommation n'était plus tenable. Les deux moteurs de la croissance avaient calé.

En 2011 le but de la nouvelle matrice économique de Mantega avait été de donner un coup de fouet à l'économie en faisant décoller les investissements. Mais les moyens dont il disposait dans ce but avaient diminué. Les banques d'État avaient régulièrement augmenté leur part dans les capitaux d'emprunt, passant d'un tiers à la moitié de la masse totale des crédits depuis qu'il avait pris ses fonctions en 2006 - le portefeuille de la banque gouvernementale de développement (BNDES) étant multiplié par sept après 2007. En offrant à de grandes entreprises des tarifs préférentiels dont le coût pour l'État était beaucoup plus élevé que les dépenses en direction des familles pauvres, la « Bolsa Empresarial » a coûté au Trésor Public environ le double de ce que lui coûtait la « Bolsa Familia ». Cette expansion directe du secteur public de la banque, offrant des termes favorables aux entreprises productrice de matières premières et à celles de la construction, fut perçue comme une abomination par une classe moyenne urbaine devenue de plus en plus hostile au PT, tandis que les médias locaux – relayés par la presse économique de Londres et de New York – vitupéraient contre les dangers de l'étatisme.

Changeant alors d'orientation, Mantega tenta de stimuler l'investissement dans le secteur privé en offrant des avantages fiscaux et des taux d'intérêts moins élevés, au détriment de l'investissement dans les infrastructures publiques, et d'aider les industriels en dévaluant le réal. Mais cette opération séduction en direction de l'industrie brésilienne fut vaine. La finance jouit d'un poids structurel bien plus important dans le pays. La capitalisation combinée de ses deux plus grandes banques privées, Itaú et Bradesco, représente maintenant le double de celle de Petrobras et Vale, les deux plus grandes firmes extractives, tout en étant beaucoup plus saine. Les fortunes de ces banques et d'autres se sont bâties sur le régime des taux d'intérêts à long terme les plus élevés au monde – écrasants pour les investisseurs, une vraie manne pour les rentiers – et des écarts stupéfiants entre les dépôts et les prêts – les emprunts coûtant aux emprunteurs de cinq à vingt fois plus que ce que cet argent a coûté aux prêteurs. Aux cotés de ce complexe se tient le sixième bloc mondial de fonds communs de placement et de fonds de pension, sans parler de la plus grande banque d'investissement en Amérique Latine, et d'un essaim de fonds d'investissements spéculatifs et de fonds de placement du secteur privé.,

Croyant que cela lui attirerait le soutien des industriels, le gouvernement s'est opposé aux banques en faisant baisser les taux d'intérêt jusqu'au niveau sans précédent de 2 % en 2012. À São Paulo la Fédération des Employeurs à brièvement exprimé sa satisfaction, avant d'arborer les banderoles des manifestants du mouvement anti-étatiste de juin 2013. Les industriels avaient été heureux d'engranger des profits élevés pendant la période de croissance positive des années Lula, au cours de laquelle presque tous les groupes sociaux avaient vu leur situation s'améliorer. Mais les choses changèrent sous Dilma, et quand une vague de grèves éclata, ils ne se laissèrent pas attendrir par les faveurs qu'on leur avait accordées.

Non seulement les grandes compagnies de l'économie réelle, comme leurs équivalents en Amérique du Nord, étaient elles-mêmes depuis longtemps dépendantes de holdings financiers, affectées négativement par la lourde pression pesant sur les revenus de la rente, et, pour cette raison, difficiles à séparer des banques ou des fonds d'investissement, mais, en tant que groupe social, la plupart des manufacturiers faisait partie d'une classe moyenne supérieure beaucoup plus nombreuse, bruyante et politisée que les hommes d'affaires proprement dit, avec une influence idéologique et une capacité de communication plus grande à l'intérieur de la société dans son ensemble. L'hostilité farouche de cette couche sociale au PT était inévitablement partagée par les manufacturiers aussi. Entre les banquiers au-dessus et les professions libérales en dessous, tous déterminés à faire tomber un régime qui menace à présent leurs intérêts communs, les producteurs ne disposaient pas d'une autonomie significative.

 

 RÉFUTATION DES RUMEURS

-Bolsa familia : Je ne vais pas disparaître !

-Les autres bolsas (celles des députés, des sénateurs, des banquiers) : Moi non plus !

Contre ce front, quel soutien le PT pouvait-il espérer ? Les syndicats, bien qu'ils aient été un peu plus actifs sous Dilma, ne conservaient que l'ombre de leur passé combatif. Les pauvres restaient les bénéficiaires passifs des gouvernements du PT, qui ne les avaient jamais éduqués ou organisés, et surtout pas mobilisés collectivement. Les mouvements sociaux - ceux des sans-terre, des sans-logis – avaient été tenus à l'écart. Les intellectuels étaient marginalisés. Non seulement il n'y avait eu aucune potentialisation des énergies venues d'en bas. Le genre de largesses matérielles du régime ne créait que peu de solidarité. Il n'y avait pas de redistribution de richesses ou de revenus : l'infâme système d'imposition régressive que Cardoso avait légué à Lula, qui pénalisait les pauvres pour choyer les riches, n'avait subi aucune modification. Il y avait bien une forme de redistribution, qui élevait le niveau de vie des moins fortunés, mais sous une forme individualisée. Dans le cas de la Bolsa Familia, qui versait des allocations aux mères d'enfants d'âge scolaire, il ne pouvait en être autrement. Les augmentations du salaire minimum signifiaient qu'il y avait une expansion du nombre de travailleurs titulaires d'une carteira assinada, qui leur assurait les droits que donne un emploi régulier ; mais aucune augmentation, plutôt une diminution, du nombre de syndiqués. Et surtout, avec l'arrivée du crédito consignado - prêts bancaires à taux d'intérêt élevé déduits à l'avance sur le salaire – la consommation privée s''était déchaînée au détriment des services publics, dont l'amélioration aurait été une façon plus coûteuse de stimuler l'économie.

Les achats de matériel électronique, d'électroménager et de véhicules flambèrent (les voitures grâce à des incitations fiscales), tandis que l'adduction d'eau, la voirie, les transports en commun et les hôpitaux étaient négligés. Les biens collectifs n'avaient aucune priorité idéologique ou pratique. Ainsi, en même temps qu'avaient lieu des améliorations indispensables et authentiques des conditions de la vie des ménages, un consumérisme abject avait contaminé une classe moyenne abrutie par les magazines et les centres commerciaux, et fini par se transmettre aux classes subalternes.

Les dommages que cela a causés au PT peuvent se constater dans la situation du logement, où les besoins individuels et collectifs se conjuguent de la manière la plus visible. Avec la bulle de la consommation est arrivée une bulle de l'immobilier encore beaucoup plus spectaculaire, qui a permis aux promoteurs et aux entreprises du bâtiment de se tailler des fortunes, pendant que le prix du logement pour la majorité des habitants des grandes villes grimpait, et qu'environ un dixième de la population ne pouvait se loger décemment. De 2005 à 2014, la somme des crédits alloués à la spéculation immobilière et à la construction a été multipliée par vingt ; à São Paulo et à Rio les prix au mètre carré ont quadruplé. À São Paulo les loyers moyens ont augmenté de 146 % rien que pour 2010. Dans ces mêmes années il y avait six millions d'appartements vacants, alors que sept millions de familles avaient besoin d'un logement décent. Plutôt que d'augmenter lui-même le nombre d'habitations à loyer modéré, le gouvernement finançait des entrepreneurs privés pour construire des lotissements dans les zones périurbaines, à des loyers notoirement supérieurs aux moyens des couches les plus pauvres de la population, et regardait passivement les autorités locales expulser ceux qui occupaient des terrains vacants. En réaction à tout cela, des mouvements sociaux ont surgi chez les sans-abri, et ils sont maintenant les plus importants au Brésil : ces mouvements ne gravitent pas autour du PT, mais contre lui.

Manquant dans le peuple d'une force qui lui permette de résister à la pression concertée des élites du pays, Dilma espérait sans doute, après sa courte victoire électorale, qu'en battant en retraite sur le plan de l'économie, et en imposant au début une période d'austérité comme l'avait fait Lula lors de ses premières années au pouvoir, elle pourrait obtenir le même type de redressement. Mais les conditions extérieures excluaient une issue aussi favorable. La période faste pour les matières premières est terminée, et la reprise, quand elle viendra, a toute chance d'être modeste. On peut arguer du fait que, vu le contexte, l'importance des difficultés ne doit pas être exagérée. Le pays connaît une grave récession, avec une chute du PIB de 3,7 % l'année dernière, et probablement du même ordre cette année.

Par ailleurs, le chômage est loin d'atteindre le niveau de la France, sans parler de l'Espagne. L'inflation est plus basse que pendant les dernières années du mandat de Cardoso, et les réserves sont plus élevées. La dette publique est la moitié de celle de l'Italie, bien que, étant donnés les taux d'intérêts élevés au Brésil, le coût du service de la dette soit beaucoup plus important. Le déficit budgétaire est en dessous de la moyenne de l'UE. Tous ces chiffres risquent de s'aggraver. Pourtant, jusqu'à présent la profondeur du gouffre économique n'est pas en rapport avec les vociférations idéologiques qu'il provoque : l'opposition partisane et l'obsession néolibérale ont tout intérêt à exagérer les difficultés du pays. Mais cela ne diminue guère l'ampleur de la crise dans laquelle se débat le PT, qui n'est pas seulement économique, mais aussi politique.

Dans ce domaine, les origines des difficultés du Brésil résident dans sa structure constitutionnelle. Presque partout en Amérique Latine, des présidences inspirées de celle des USA coexistent avec des parlements copiés de modèles européens : c'est-à-dire, des dirigeants dotés de pouvoirs exorbitants d'un côté, et de l'autre, des parlements élus à la proportionnelle – pas sa caricature anglo-saxonne, le scrutin majoritaire uninominal à un tour [où le candidat qui recueille le plus grand nombre de voix est élu, même s'il est loin d'atteindre la majorité absolue, NdT]. Le résultat habituel, même s'il n'est pas invariable, en est une présidence aux pouvoirs administratifs considérables, qui n'a pour la soutenir qu'un parti sans majorité dans un parlement aux pouvoirs législatifs importants. Nulle part au monde la distance entre l'exécutif et le législatif n'est aussi prononcée qu'au Brésil. C'est essentiellement parce que ce pays a le système de partis le plus faible du continent. Au Brésil, la représentation proportionnelle prend la forme d'un système de listes ouvertes, dans lesquelles l'électeur peut choisir n'importe quel candidat au milieu d'une armée d'individus qui font en principe partie de la même liste, dans des circonscriptions de parfois plus d'un million d'électeurs. Les conséquences d'une telle configuration sont doubles.

Dans l'immense majorité des cas, les électeurs choisissent un politicien qu'ils connaissent un peu – ou qu'ils croient connaître – plutôt qu'un parti dont ils ne savent pas grand-chose voire rien du tout, tandis que les politiciens, pour leur part, ont besoin d'énormes sommes d'argent pour faire campagne afin de s'assurer que les électeurs s'identifient à eux. La grande majorité des partis, dont le nombre augmente avec chaque élection (ils sont au nombre de 28 dans le Congrès actuel), n'ont aucune cohérence politique, sans parler de discipline. Leur objectif est simplement d'obtenir des faveurs de la part de l'exécutif afin de se remplir les poches, en lâchant quelques miettes à leurs électeurs pour s'assurer de leur réélection, en échange de leurs votes en faveur du gouvernement à la Chambre.

Quand le Brésil a émergé de deux décennies de dictature militaire au milieu des années 1980, ce système fut conçu par une classe politique qui s' était formée sous elle. Objectivement, sa fonction était, et est encore, de neutraliser toute possibilité que le système démocratique puisse mener à l'expression d'une volonté populaire qui puisse remettre en cause les énormes inégalités du Brésil, en ensevelissant la volonté des électeurs sous un fatras nauséabond de compétition infra-politique vénale pour des avantages. Tous les systèmes fédéralistes nécessitent une certaine péréquation du poids des régions, qui implique typiquement une surreprésentation à la chambre haute de régions plus petites ou plus rurales aux dépens de celles qui sont plus grandes et plus urbanisées, comme au Sénat US. Peu d'entre eux, cependant, s'approchent du degré de distorsion que ses concepteurs ont introduit dans le système brésilien, où le ratio de surreprésentation entre l'État le plus petit et le plus grand au Sénat est de 88 contre 1 (aux USA il est d'environ 65 contre 1). Non seulement les trois États les plus pauvres et les plus arriérés, qui représentent les deux cinquièmes de la population (repaires des caciques les plus traditionnels, qui dominent les clientèles les plus soumises), contrôlent les trois quarts des sièges de la chambre haute du Congrès. Phénomène unique, ils disposent aussi d'une majorité dans la chambre basse. Loin de corriger la tendance au conservatisme de ce système, la démocratisation l'a accentuée, en ajoutant de nouveaux ÉTats sous-peuplés qui aggravent le déséquilibre.

 

 25 ans de Constitution

Dans un tel environnement, contrairement aux autres pays d'Amérique Latine qui se sont libérés d'un régime militaire dans les années 1980, aucun des partis politiques ayant quelque importance avant la dictature n'a survécu. Au contraire, la scène a été occupée par deux forces issues de l'Acte institutionnel n°2 (AI2) du régime des généraux : le parti d'opposition approuvé par le régime, le Mouvement Démocratique du Brésil (MDB), et leur parti de gouvernement, l'Alliance Rénovatrice Nationale (ARENA) – dont la différence était, selon la formule humoristique de l'époque, la même qu'entre « oui » et « oui monsieur »

Le premier fut plus tard rebaptisé Parti du Mouvement Démocratique Brésilien (PMDB), et la majeure partie du second se fondit dans le Parti du Front Libéral (PLF). Après le retrait des généraux, le premier gouvernement stable fut celui du Président Cardoso en 1994, fruit d'un pacte entre un sous-produit du PMDB dont il avait participé à la création, le PSDB en principe social-démocrate, en réalité social-libéral, dont l'électorat résidait dans le sud et le sud-est industrialisés, et le PFL, théoriquement libéral mais en fait conservateur, dont la base électorale se trouvait dans les zones rétrogrades du Nord-est et du Nord.

C'était un marché entre des opposants modérés et les potiches traditionnelles de la dictature qui assuraient régulièrement à l'exécutif une large majorité à la chambre des députés, au service de ce qui allait devenir un programme néolibéral aligné sur le Consensus de Washington d'alors. Comme candidat à la présidentielle, Cardoso – considéré par le capital comme une assurance contre la radicalisation – croulait sous l'argent : le coût de sa campagne, dans un pays beaucoup plus pauvre que les USA, dépassait celui de la campagne de Clinton. Son rival Lula était noyé par un torrent de cash. Mais une fois au pouvoir, Cardoso n'avait généralement plus – à part à une exception cruciale - besoin d'argent pour acheter son soutien au Congrès, où sa coalition avec les clans oligarchiques du Nord-est, malgré les tiraillements au sujet des prébendes, n'était pas une simple coalition de commodité, mais le rassemblement de partenaires naturels autour d'objectifs communs. Ce fut un arrangement stable, qui a fait ces dernières années l'objet de beaucoup de compliments de la part d'admirateurs brésiliens et anglophones comme un modèle de « présidence cohabitationniste », vanté comme un exemple prometteur auprès de beaucoup de pays du monde, où des gouvernements de type européen ou US ont peu de chances de prendre racine.

Pourtant, bien que les coffres des campagnes de Cardoso fussent ‘clean’ dans le sens où on entend ce terme dans le contexte du financement électoral aux USA, où les Super PAC [comités d'action politique financés par des groupes d'intérêt, NdT] achètent les votes, et bien que sa coalition ne subît pas de contraintes idéologiques, une fois élu, ni ses objectifs ni ceux de ses alliés ne pouvaient être atteints sans recourir à d'autres méthodes. À la fois son vice-président, Marco Maciel, et son plus puissant allié au Congrès, Antonio Carlos Magalhães, étaient des piliers de l'ordre politique répressif au nord-est – l'un avait été nommé par la dictature gouverneur du Pernambouc, l'autre de l'État de Bahia, après qu'ils eurent soutenu l'anéantissement de la démocratie en 1964 – et n'avaient pas la moindre intention de changer les méthodes traditionnelles de gouvernance. ACM, comme il aimait qu'on l'appelle, se vantait : « J'ai remporté des élections avec un gros sac d'argent dans une main et un fouet dans l'autre. » Son fils Luis Eduardo était le politicien favori de Cardoso au Congrès, le dauphin appelé à lui succéder, s'il n'était pas mort si jeune. Cardoso lui-même, qui avait longtemps soutenu qu'une réforme du système des partis constituait une priorité pour le Brésil et avait promis de la mettre en place, décida dès qu'il fut installé au Planalto (le palais présidentiel) que la véritable priorité consistait à réviser la constitution pour qu'il puisse se faire réélire pour un second mandat. Abandonnant toute tentative de rationaliser ou de rendre plus démocratique l'ordre politique, il consacra son autorité de président - nécessaire dans cette circonstance – à soudoyer ouvertement les députés pour s'acheter la super-majorité requise au Congrès pour faire passer son projet en force.

Quand Lula fut finalement élu en 2002, la situation du PT était différente. Après qu'il eut donné des assurances qu'il ne les attaquerait pas, et puisqu'il semblait qu'il allait probablement gagner, la campagne de Lula avait aussi été financée par les banques et autres sociétés, bien que ce ne fût pas sur la même échelle que son prédécesseur. Mais au Congrès il n'avait pas d'alliés naturels de quelque importance. Le PT, malgré la modération du discours de Lula pendant sa campagne pour la présidence, était considéré par les autres – et se considérait encore lui-même – comme un parti radical, bien à gauche du marécage qui constituait l'écrasante majorité de la chambre. Il n'y disposait pas plus d'un cinquième des députés […]. Comment, dans un tel marais, pourrait-il s'assurer une quelconque majorité effective pour le soutenir politiquement ?

La méthode traditionnelle, pratiquée sur une échelle grandiose par le premier président de l'après-dictature José Sarney, autre ex-serviteur des généraux, consistait à acheter des soutiens en distribuant des ministères et des sinécures à quiconque en avait le plus envie et pouvait apporter le plus grand nombre de voix en échange – en premier lieu, les factions concurrentes à l'intérieur de ce qui était formellement son propre parti fourre-tout, le PMDB, l'entité politique la plus grande et la plus indéfinissable du pays et qui, une décennie plus tard, était devenue le cloaque dans lequel aboutissaient tous les petits ruisseaux de la corruption politique. La démarche classique aurait consisté pour le PT à passer un marché avec cette créature, en lui attribuant une grande partie des ministères et des administrations d'État. Le parti rejeta cette solution – on débat afin de savoir lesquels des membres de sa haute hiérarchie étaient pour, et lesquels étaient contre – de crainte qu'elle ne constitue un tel boulet idéologique au sein du gouvernement qu'elle ne paralyse toute dynamique progressiste. Au lieu de cela, la décision fut prise d'assembler une mosaïque de sympathisants dans le réseau dense des petits partis, sans vraiment les laisser prendre pied dans le gouvernement, mais en monnayant leur soutien en guise de consolation. Dans la pratique, le PT essaya de compenser d'une part son manque de partenaires comparables à ceux avec qui Cardoso avait des affinités naturelles, et d'autre part son refus du système des dépouilles de Sarney, en incitant ses partenaires à collaborer à un niveau moins élevé, en échange d'une série d'incitations matérielles moins coûteuses : des liasses de billets distribuées chaque mois au lieu de fonctions prestigieuses au gouvernement.

Quand il a éclaté en 2005, le scandale du  mensalão  (ou pots-de-vin mensuels) fit perdre à Lula le soutien de son électorat de la classe moyenne et faillit mettre fin à son premier mandat. Après qu'il l'eut surmonté et qu'il fut réélu triomphalement l'année suivante, le PT n'avait guère d'autre alternative que de recourir à la solution qu'il avait voulu éviter : le PMDB entra en bloc au gouvernement, occupant toute une série de ministères et de postes-clés au Congrès, et il s'y maintint pendant tout le premier mandat de Dilma, ainsi que la première année du second.

Cependant, au lieu de péricliter, la corruption systémique s'intensifia. Non seulement le PMDB était synonyme de pillage de l'argent public dans ses bastions aux niveaux municipal et étatique (il avait cessé de présenter un candidat aux élections présidentielles), mais un gigantesque fromage, d'une ampleur jamais imaginée auparavant, prenait forme avec l'expansion de Petrobras, la compagnie pétrolière d'État, dont les activités à leur apogée allaient représenter 10 % du PIB ; la capitalisation boursière en ferait à ce moment la quatrième entreprise mondiale en valeur. La construction de nouvelles raffineries, de tankers, de derricks, de plates-formes pétrolières, de complexes pétrochimiques, offrait de vastes opportunités de dessous-de-table, et un programme bien établi fut bientôt mis en place en ce sens.

Les soumissions sur les marché publics étaient maintenues au plus bas par un cartel d'entreprises du secteur de la construction, mais les contrats étaient surfacturés afin que les directeurs de Petrobras et des partis politiques à qui ils devaient leur nomination puissent se bourrer les poches – le montant des pots-de-vin s'élevant peut-être à trois milliards de dollars. Les malversations n'étaient certes pas une nouveauté au Brésil : Cardoso préférait fermer les yeux sur ce sujet et, jusqu'au printemps 2013, la compagnie jouissait de l'habituelle impunité réservée au Brésil à la richesse et au pouvoir.

Trois effets secondaires du mensalão changèrent les choses. Le système du « plaider coupable » - le terme portugais de « delação premiada » (délation récompensée) est moins euphémique - fut introduit au Brésil ; la détention préventive illimitée,  prisão cautelar, qui avait longtemps été un instrument du pouvoir judiciaire pour entasser dans les prisons du pays des membres des classes défavorisées, fut admise pour la première fois comme un instrument adéquat pour briser des personnes d'un niveau social plus élevé ; de plus, les condamnations prononcées en premier appel ne pouvaient plus être différées en attendant confirmation par une cour supérieure, rendant le transfert vers la case prison beaucoup plus rapide.

Les deux premiers moyens avaient été utilisés dans les années 1990 par les magistrats italiens pour faire le siège de la classe politique et industrielle dans l'affaire Tangentopoli. Ils ne disposèrent jamais du troisième. Au Brésil, on inventa un moyen supplémentaire d'extorquer des aveux de la part des personnes en prison préventive : la menace de faire subir le même sort à leur femme et à leurs enfants. En 2013 des écoutes téléphoniques effectuées à l'encontre d'une officine de change située dans une entreprise de lavage de voitures (lava jato) à Brasilia permirent l'arrestation d'un trafiquant du marché noir nanti d'un casier judiciaire bien rempli.

Détenu à Curitiba, loin au sud, pour protéger sa famille, ce doleiro [individu qui achète ou vend des dollars sur le marché parallèle, NdT] commença à révéler l'étendue du système de corruption régnant à Petrobras, pour lequel il avait servi comme l'un des principaux intermédiaires dans le transfert de fonds entre les fournisseurs, les directeurs et les politiciens. Rapidement, des accusations furent portées contre neuf entreprises du bâtiment, leurs célèbres patrons furent arrêtés, trois responsables de Petrobras mis en prison, et des enquêtes furent ouvertes à l'encontre de plus de cinquante politiciens, membres du Congrès ou gouverneurs d'États.

Les trois principaux partis impliqués – il y en avait sept en tout – était le PMDB, le Parti Progressiste (rejeton de la dictature) et le PT. On ne sait pas encore lequel a empoché le plus. Mais, puisque peu de gens se faisaient des illusions sur les deux premiers, c'est l'implication du troisième qui importait politiquement. Le  mensalão était de la petite monnaie en comparaison du petrolão, et, alors que le premier n'avait pas bénéficié personnellement aux membres du PT, il devint vite clair que la frontière entre le financement de l'organisation et l'enrichissement personnel avait été franchie dans le deuxième cas.

Entre autres détails, on apprit que le chef de cabinet de Lula, José Dirceu, le véritable architecte du PT en tant que parti, écarté de ses fonctions pour le rôle qu'il avait joué dans le mensalão, avait ensuite insisté pour qu'une part du petrolão soit versée sur ses propres comptes bancaires. Même si la plus grande part des dessous-de-table servait à financer les campagnes et l'appareil du parti, le constant clapotis d'énormes sommes d'argent clandestin ne pouvait que corrompre ceux qui le manipulaient. L'avertissement du sociologue Chico de Oliveira, donné bien avant que l'affaire du petrolão éclate au grand jour, comme quoi le PT était en train de se transformer, victoire d'une monstrueuse métamorphose, en une créature politique inclassable et monstrueuse, ne pouvait plus être rejeté comme une simple métaphore.

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Menant l'assaut sur le petrolão, les magistrats instructeurs de Curitiba, comme ceux de Milan qui les avaient inspirés, devinrent du jour au lendemain des vedettes médiatiques. Jeunes, propres sur eux, le menton volontaire, ayant reçu une solide formation à Harvard, le juge Sérgio Moro et le procureur Deltan Dallagnol semblaient tout droit sortis d'un feuilleton judiciaire de la télévision US. Impossible de douter de leur volonté farouche d'éradiquer la corruption, ou de l'ampleur du choc qu'ils avaient causé chez les hommes d'affaires et les politiciens les plus influents. Mais, comme en Italie, les objectifs et les méthodes ne coïncidaient pas toujours. La délation intéressée et l'incarcération indéfinie sans chefs d'accusation combinent l'incitation et l'intimidation : instruments grossiers dans la recherche de la vérité et la quête de la justice, mais qui, au Brésil, restent dans les limites de la loi.

Fuites, ou simples soupçons de fuite, de renseignements vers la presse en provenance d'enquêtes encore censées être tenues sous le sceau du secret, ne sont pas dans ces limites : elles sont clairement illégales. En Italie, cette méthode avait été régulièrement utilisée par l'équipe d'enquêteurs milanais, et serait être plus systématiquement utilisée par l'équipe de Curitiba. Dès le départ, les fuites semblaient sélectives : de manière persistante elles visaient le PT, et de manière persistante également – bien que pas exclusivement : des miettes étant également distribuées ailleurs – elles paraissaient dans la plus virulente des machines de guerre qu'utilisaient les médias dans leur assaut contre ce parti, le magazine hebdomadaire Veja. Celui-ci, après des semaines de révélations, et quelques heures avant l'ouverture des bureaux de vote lors de l'élection présidentielle de 2014, publia à la une, les sinistres visages de Dilma et de Lula, se détachant sur le fond lugubre d'une obscure lumière rouge sang et noire, au-dessus de cette exclamation : « Ils savaient », désignant aux électeurs les cerveaux criminels responsables du petrolão.

Est-ce que le goutte à goutte distillé par les magistrats en direction des médias signifiait que leur objectif était le même, le fruit – comme le PT le percevait déjà – d'une opération concertée ? On peut supposer que les magistrats brésiliens, comme leurs collègues du corps des procureurs et de la police fédérale, partagent essentiellement les points de vue de la classe moyenne du pays, eux qui appartiennent aux couches les plus aisées de celles-ci, et qu'ils ont les mêmes préférences et les mêmes préjugés qu'elle. Aucun parti ouvrier, aussi conciliant soit-il, n'a beaucoup de chances d'attirer la sympathie dans ce milieu. Mais même si les fuites contre le PT avaient été le fruit, non tant d'une aversion partisane, mais le résultat d'un calcul, selon lequel il n'y aurait pas de meilleure manière de dramatiser les méfaits de la corruption qu'en le désignant à la réprobation publique, puisqu'il était depuis plus d'une décennie la principale force politique du pays et celle sur laquelle les médias espéraient le plus, pour des raisons qui leur était propres, obtenir des révélations ? Des histoires préjudiciables au PMDB seraient trop banales, et le PSDB pouvait être épargné, étant, au niveau national, un parti d'opposition moins à même de pouvoir piocher dans les caisses de l'État fédéral, quels que soient ses antécédents au niveau des États.

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 Opération Lavage Auto : « Hé, là, doucement, tu fais apparaître de nouveaux noms !»

Le scandale du Lava Jato (Lavage Auto) a éclaté au printemps 2014 et, à cause d'arrestations et de mises en accusation successives, il est resté à la une des journaux jusqu'à la fin de l' élection présidentielle de l'automne. La volte-face économique de Dilma, juste après sa réélection, est peut-être due en partie à une volonté de sa part d'apaiser l'opinion néolibérale, suffisamment pour que les médias se modèrent et cessent de décrire le PT comme un repaire de brigands. Si c'est le cas, c'est peine perdue. Une nouvelle droite est arrivée au premier plan des manifestations contre Dilma de mars 2015, débordant même le PSDB par la violence de ses attaques. Au Brésil, les slogans traditionnels de la droite étaient Famille, Dieu et Liberté, emblèmes d'un conservatisme qui avait salué l'avènement de la dictature militaire en 1964.

Un demi-siècle plus tard, les cris de ralliement avaient changé. Recrutés parmi une génération plus jeune d'activistes de la classe moyenne, une nouvelle droite - souvent trop fière pour s'appeler ainsi – parlait moins de la divinité, pratiquement pas de la famille, et donnait une nouvelle interprétation au mot liberté. Pour cette couche, le libre marché était le fondement de toutes les autres libertés, et l'État était l'ennemi par excellence, monstre hideux à tête d'hydre. La politique commençait, non pas dans les institutions d'un ordre pourrissant, mais dans la rue et sur les places, où les citoyens pouvaient renverser un régime de parasites et de voleurs. Surfant sur les manifestations de masse contre Dilma, les deux groupes les plus en pointe de cette droite radicale - Vem Pra Rua et Movimento Brasil Livre - ont modelé leur tactique sur le rôle qu'avait joué pour la gauche radicale le mouvement Movimento Passe-Livre dans le déclenchement des protestations de 2013, le second allant même jusqu'à plagier son acronyme : pour MPL, lisez MBL.

Des deux côtés de la ligne de partage les organisations sont petites, chacune d'elles comptant sur internet pour mobiliser largement. Les Brésiliens sont plus nombreux sur Facebook que dans tout autre pays après les USA, et Vem Pra Rua, le MBL et d'autres réseaux de droite – Revoltados On-Line est un autre acteur important – (et cela n'avait sans doute rien d'étonnant étant donné le profil social des adeptes de Mark Zuckerberg) ont su les galvaniser et les pousser à l'action bien plus efficacement que la gauche. Juqu'à présent, les effets multiplicateurs de la droite ont été beaucoup plus grands.

Au-delà se situe la nébuleuse ambigüe de la nouvelle religion. Plus d'un cinquième de la population du Brésil est maintenant constituée de convertis à l'une ou l'autre variété de protestantisme évangélique. Sur le modèle de l'église de l'Unification du Révérend Moon, beaucoup d'entre elles - et certainement les plus importantes – sont des opérations de racket qui pompent l'argent des fidèles pour ériger des empires financiers pour leurs fondateurs. La fortune d'Edir Macedo, chef de l'Église universelle du royaume de Dieu, dont l'énorme et kitschissime Temple de Salomon dans le district de Bras à São Paulo -qui fait face à l'édifice à peine moins obscène de sa rivale l'Assemblée de Dieu, formant à elles deux une sorte de Wall Street de la religion – met en scène des exorcismes mélodramatiques sur grand écran devant des croyants silencieux ou chantant dans le noir, est évaluée à plus d'un milliard de dollars.

Ceci est assorti du contrôle du deuxième réseau de télévision du pays. Bénéficiant pour le moment d'une hégémonie en ce domaine, l'organisation de Macedo prêche une « théologie de la prospérité », promettant le succès matériel sur terre plutôt qu'un simple réconfort dans le ciel. Contrairement aux évangélistes US, les églises brésiliennes n'ont pas de profil idéologique bien défini, si ce n'est sur des questions telles que l'avortement ou le mariage gay. Macedo avait soutenu Cardoso, considéré comme un rempart contre le communisme, puis avait rallié Lula. Il a depuis créé sa propre organisation politique. Mais la plupart des églises fonctionnent dans une large mesure comme des relais souterrains des partis politiques : elles se louent comme des voitures, échangeant leurs votes contre des faveurs, à ceci près qu'elles sont susceptibles de soutenir en même temps des candidats de plusieurs listes, quel qu'en soit le nombre. Le lobby des évangélistes au Congrès, environ 18 % de la chambre basse, comprend des députés appartenant à 22 partis différents. Ils se préoccupent principalement d'obtenir des licences pour leurs stations de radio et de télévision, des exonérations fiscales pour leurs entreprises, et l'accès au patrimoine foncier pour y construire des monuments pharaoniques à leur propre gloire.

 Cunha dit que sa maison est ouverte (PF : Police Fédérale)

En même, même s'ils apparaissent plus passifs et moins ouvertement engagés que leurs équivalents aux USA, ils constituent un réservoir de dirigeants de la droite agressive au Congrès, où, et c'est révélateur, le président du Front évangélique est un pasteur musclé doublé d'un ancien policier qui siège sur les bancs du PSDB. C'est un membre de la même mouvance qui a été élu en février 2015 président de la chambre, personnage le plus puissant au Congrès et troisième personnage de l'État après le président et le vice-président : Eduardo Cunha, responsable d'entreprises liées au mouvement évangélique et chef de file des députés du PMDB.

Généralement considéré comme l'adversaire le plus dangereux de Dilma – elle a essayé d'empêcher son élection – les traits onctueux et l'apparence imperturbable de Cunha masquent un politicien exceptionnellement habile et impitoyable, un maître dans l'art obscur de la manipulation et de l'organisation, à qui beaucoup des membres du « bas clergé » de la Chambre sont redevables pour le financement de leur élection, tandis que d'autres vivent dans la terreur de sa vengeance, s'ils venaient à le contrarier. Les manifestations de rue avaient à peine commencé à exiger la démission de Dilma qu'il est devenu le fer de lance de la campagne pour sa destitution, au prétexte qu'avant son élection, elle avait transféré illégalement des fonds depuis les banques d'État vers des comptes fédéraux.

La campagne pour sa destitution a atteint son point culminant en septembre, embrassant un large éventail politique et social où étaient présentes des forces aux frontières indistinctes, les jeunes loups du MBL et du ROL se faisant prendre en photo avec Cunha, les représentants de la loi Moro et Dallagnol (autre évangéliste) frayant avec les politiciens du PSDB et les lobbies favorables à la destitution, la presse tapant sur le PT et le Planalto et faisant quotidiennement état de nouvelles dénonciations. Ou bien Dilma avait masqué un déficit dans les comptes de l'État afin d'être réélue, ou bien elle avait reçu de fortes sommes provenant de la corruption pour financer sa campagne, ou les deux – ce qui constituait, quel que soit le cas, des motifs pour qu'elle soit vivement éjectée, son mandat constituant une insulte à la morale publique. Quatre-vingts pour cent de la population, selon les sondages, souhaitait qu'elle fût déjà partie.

Sur ces entrefaites, un coup de tonnerre éclata. A la mi-octobre les autorités suisses firent savoir au Procureur Général à Brasilia que Cunha disposait de pas moins de quatre comptes secrets en Suisse – un autre fut ensuite découvert aux USA – l'un au nom de sa femme, un autre à celui d'une société écran établie à Singapour, par l'intermédiaire d'une autre enregistrée en Nouvelle-Zélande. Valeur totale : 16 millions de dollars, soit 37 fois le montant de sa fortune déclarée au Brésil. Le couple avait à sa disposition à Rio, au nom de deux sociétés locales – dont l'une, incroyable mais vrai, s'appelle Jésus.com – une flotte de neuf limousines et quatre véhicules 4x4. Les preuves que le couple avait reçu d'énormes pots-de vin de Petrobras se sont accumulées. Même pour la presse la plus docile, c'en était trop. Au Congrès s'ensuivit une suite de coups de théâtre. Selon la Constitution brésilienne, seul le président de la Chambre a le pouvoir de proposer une motion demandant la mise en accusation du/de la Président(e). Depuis des mois, le PSDB courtisait Cunha, discutant avec lui dans des conclaves secrets de la tactique et du meilleur moment pour organiser ce procès.

La révélation de son magot planqué en Suisse, étayée par des preuves infiniment plus accablantes que celles invoquées contre Dilma, se révéla très gênante pour son parti. Qu'allait-il faire ? Cunha détenait encore les clés de la procédure de destitution, qui, si elle se déroulait comme prévu, annulerait les élections de 2014, et donc assurerait la victoire de Neves dans de nouvelles élections. Le parti a donc très peu évoqué les nouvelles en provenance de Berne, sinon pour dire que Cunha lui-même ne s'était pas encore exprimé et qu'il devait être considéré comme innocent jusqu'à preuve du contraire. À ce stade les soutiens du parti dans les médias se sont rebellés : comment le parti de la morale pouvait-il servir de couverture à une conduite criminelle aussi éhontée ? Devant cette révolte, le PSDB fut forcé de faire marche arrière et d'annoncer, l'air penaud, que finalement il ne pouvait plus soutenir le président de la chambre – un petit parti socialiste indépendant ayant déjà déposé une demande pour que son mandat de député soit révoqué. Voyant que le PSDB l'abandonnait, Cunha fit une rapide volte-face. Dans des négociations à huis-clos, il proposa de bloquer la mise en accusation de Dilma si le PT acceptait de le protéger contre l'annulation de son mandat et son exclusion du Congrès. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les ministres du PT, ne montrant pas plus de scrupules que le PSDB, acceptèrent de l'aider, pourvu qu'il ne tente rien contre Dilma. Ce manège surréaliste était plus que le parti, en dehors du Congrès, n'en pouvait supporter, et le marché dut être annulé. Pendant une certaine période, il sembla que la position de Cunha était intenable, et que l'affaire de la destitution de Dilma était si affaiblie par les révélations sur Cunha qu'elle avait peu de chances d'être votée.

 

 Déclaration d'Eduardo Cunha

Cependant, dans les coulisses, le principal dépositaire des espoirs d'en finir avec le PT n'avait pas renoncé. Depuis le début de la crise, Cardoso était omniprésent dans les médias – avec son portrait partout, dans un torrent d'interviews, d'articles, de discours, de chroniques. Depuis longtemps le chouchou des magnats de la presse et de leurs assistants, son regain de popularité était cependant le fruit d'un calcul à plus court terme. En le présentant comme le vieil homme d'État à la sagesse duquel la République était redevable du degré de stabilité qu'elle avait atteint, les éditeurs et les journalistes s'évertuaient à qui mieux mieux à lui fabriquer une image de penseur de stature internationale, la voix du bon sens et de la responsabilité dans les pénibles circonstances que traversait le pays, pendant que des courtisans venaient grossir le chœur des sycophantes dans la presse et les milieux universitaires anglophones.

L'explication de cette apothéose est assez simple : La présidence de Cardoso a administré au Brésil une dose solide de gestion favorable aux marchés, la médecine dont il a le plus besoin aujourd'hui plus que jamais, après les débauches populistes du PT. Cardoso lui-même, qui s'était lamenté pendant son mandat, disant que c'était un « énorme problème » que le Brésil n'aime pas le capitalisme, n'y voyait aucun inconvénient. Mais il voit un intérêt plus personnel à se tenir sous les feux des projecteurs. À la fin de son mandat, sa cote de popularité n'était pas beaucoup plus élevée que celle de Dilma aujourd'hui, et, pendant huit ans, il a souffert de la comparaison avec Lula, un président beaucoup plus populaire que lui, qui a répudié son héritage et a changé le pays de façon décisive, assurant au PT un mandat deux fois plus long que le sien.

La pilule était dure à avaler. Est-ce que l'aura d'un penseur pouvait compenser la perte de prestige d'un dirigeant ? Objectivement, il avait dû assumer le second rôle au détriment du premier. Dans sa quête du pouvoir, Cardoso avait sacrifié, non seulement ses idéaux de jeunesse, le marxisme et le socialisme, mais aussi, le temps passant, sa rigueur intellectuelle. La banalité de son discours ultérieur – platitudes sur les bienfaits du capitalisme et angoisse vis-à-vis de ses effets secondaires – est désolante. Il semble, rarement, le percevoir lui-même : « Je dois reconnaître qu'en dépit de mes dispositions intellectuelles, je suis à la base un homo politicus », a-t-il admis un jour. Mais, subjectivement, sa vanité – piquée au vif par la popularité plus grande d'un ouvrier sans éducation – ne lui permet pas d'écarter des préoccupations plus cérébrales. Dans l'habit vert et or de l'Académie brésilienne, copie tropicale du pompeux original français, épée au fourreau, il a déclaré un jour que le sociologue et le président n'avaient jamais divergé au cours d'une carrière cohérente et d'un mandat créatif de président, entièrement en accord l'un avec l'autre.

Pendant des années, il a eu des raisons de se plaindre de ce que, dans l'opposition, le PSDB lui-même avait «été insuffisamment fidèle à la mémoire de son éminent leader, évitant toute défense vigoureuse de sa modernisation du Brésil, et de ses courageuses privatisations. Maintenant, cependant, la crise du « lulopetismo », terme de dédain qu'il emploie pour sous-entendre quelque chose de plus vil, de plus démagogique que le simple soutien au PT, ou « petismo » - a montré qu'il avait eu raison depuis le début. Si quelque chose de bon avait été réalisé pendant que le PT était au pouvoir, c'était grâce à l'héritage que lui, Cardoso, avait transmis. S'il y avait tant d'autres choses qui étaient catastrophiques, c'était justement ce qu'il avait toujours prédit. Le temps était venu de brandir à nouveau et sans complexe les bannières de 1994 et 1998, et mettre fin au gouvernement désastreux du PT. Bien qu'il n'y appelât pas lui-même, la mise en accusation était un processus parfaitement correct, si les motifs en étaient bien établis. Même s'ils ne l'étaient pas, Dilma aurait bien du mal à s'en remettre sur le plan politique. Mais – et c'est là que le calcul de Cardoso s'écartait de celui de la jeune génération de députés du PSDB, déterminés à lui arracher le pouvoir de jour au lendemain – il valait mieux attendre les conclusions du pouvoir judiciaire, sur lequel on pouvait compter pour que la justice politique soit rendue.

 

Gilmar Mendes ataca Congresso e fracassa

 Attaque infructueuse de Gilmar Mendes contre le Congrès, Carlos Latuff, juin 2013

Cette confiance, née de contacts intimes avec des magistrats supérieurs, avait peu de chances d'être mal placée. C'était Gilmar Mendes, un copain que Cardoso avait nommé à la Cour Suprême, et qui n'a jamais fait mystère de son aversion pour le PT, qui devait présider le procès au Tribunal Supérieur Electoral (TSE). Mais Dilma était une proie moins intéressante. Pour Cardoso, la cible qu'il fallait absolument détruire était Lula, pas simplement pour des raisons de basse vengeance, toute savoureuse qu'elle puisse être en privé ; mais parce qu'on ne pouvait pas prédire, était donnée sa popularité passée, s'il ne serait pas capable de faire son retour sur la scène politique en 2018, l'année où – dans le cas où Dilma pouvait terminer son mandat – si Lula ne lui barrait pas la route, le PSDB serait en mesure de ramener le Brésil sur le droit chemin d'une modernité responsable.

À peine les propos de Cardoso étaient-ils tombés dans les bonnes oreilles qu'un goutte-à-goutte régulier de fuites provenant des magistrats de l'affaire Lava Jato commença à paraître dans la presse, impliquant Lula dans des transactions financières personnelles : voyages à l'étranger à bord de jets d'entreprises, des discours rémunérés par des entreprises du bâtiment, des dépôts versés pour l'achat de résidences luxueuses en bord de mer, rénovation d'une résidence à la campagne, sans parler des revenus opaques d'un de ses fils. Puis vint l'arrestation d'un de ses amis, propriétaire terrien millionnaire, accusé d'avoir transmis un dessous-de-table provenant d'un contrat de Petrobras au trésorier du PT. À l'évidence, le filet se refermait sur lui.

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1980

Rapidement, la première semaine de mars, une escouade de policiers fédéraux arrivèrent à la porte de Lula à Six heures du matin et l'emmenèrent en garde à vue à l'aéroport de São Paulo pour interrogatoire. La presse, informée à l'avance, attendait dehors avec ses caméras pour le maximum de publicité. Le prétexte de cette mise en scène était que, si on lui avait simplement demandé de témoigner, il aurait pu s'enfuir. La semaine suivante, les plus grandes manifestations qui aient eu lieu au Brésil depuis la dictature – 3,7 millions de manifestants selon la police – demandaient à grands cris qu'il soit jugé, et que Dilma soit destituée.

Trois jours plus tard, Dilma le nommait chef de la Maison Civile – équivalent de premier ministre - de son gouvernement. En temps que ministre, Lula serait à l'abri de poursuites provenant de Curitiba, n'étant plus responsable, comme tous les membres do gouvernement, et du Congrès, que devant la Cour Suprême. Moro ne perdit pas de temps. Ce même après-midi, il publia les enregistrements d'une conversation téléphonique entre Dilma et Lula, dans laquelle elle lui disait qu'elle pouvait lui envoyer les documents qui avaient besoin de sa signature pour sa nomination, « si nécessaire ». Sa formulation était ambiguë. Mais la tempête de protestations dans les médias fut assourdissante : C'était une tentative flagrante d'entraver la justice en mettant Lula hors d'atteinte de la loi. Dans les 24 heures, un juge de Brasilia avait bloqué la nomination, un juge qui, comme on l'apprit très vite, avait posté des images de lui-même paradant dans des manifestations réclamant la mise en accusation de Dilma, habillé d'un T-shirt du PSDB. Mais il fut rapidement soutenu par Mendes, et dans les quinze jours, le PMDB annonçait qu'il se retirait du gouvernement, dans lequel il avait détenu la vice-présidence et six ministères, ouvrant ainsi la voie à une éviction rapide de Dilma par le Congrès.

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 2016

Le pouvoir judiciaire était au centre de cette intensification spectaculaire de la crise politique. L'idée initialement défendable que l'équipe de Moro agissait impartialement à Curitiba, avait été totalement discréditée par la descente matutinale sur la résidence de Lula, mise en scène gratuitement et orchestrée par les médias, suivie d'un message rendu public saluant les manifestations qui réclamaient la mise en accusation de Dilma : « Le Brésil est dans les rues, » annonçait-il, « je suis touché.» En publiant ensuite l'enregistrement d'un appel téléphonique entre Lula et Dilma, effectué plusieurs heures après que les écoutes étaient censées avoir pris fin, il avait enfreint la loi par deux fois : en violant le secret couvrant ce genre d'interceptions, mais quand elles sont autorisées, sans parler de la confidentialité qui protège théoriquement les communications d'un chef d'État. Ces infractions à la légalité étaient si flagrantes qu'elles lui valurent une réprimande mitigée de la part du juge de la Cour Suprême auprès duquel Moro est en principe responsable, mais aucune sanction. Bien que son action eût été « inappropriée », selon le commentaire peu sévère de son supérieur, elle avait néanmoins eu l'effet désiré.

Dans la plupart des démocraties contemporaines, la séparation des pouvoirs est un mensonge poli, et les cours suprêmes – la Cour Suprême US est une exception occasionnelle – se plient aux volontés des gouvernements en place. Les contorsions du Tribunal constitutionnel fédéral allemand – souvent considéré comme un lumineux exemple d'indépendance judiciaire – quand il donne son feu vert aux infractions, à la fois à la Loi fondamentale (Grundgesetz) du pays et au Traité de Maastricht, sur l'ordre des régimes successivement en place à Berlin, peut être considéré comme une norme.

Au Brésil, la politisation de la haute magistrature est une tradition ancienne. La figure ubuesque de Gilmar Mendes est peut-être un cas extrême, mais il est révélateur. Quand il était président, Cardoso a protégé son ami de poursuites judiciaires en lui donnant le titre de ministre – aujourd'hui Mendes dénonce violemment Dilma parce qu'elle fait la même chose avec Lula – avant de l'élever à la Cour Suprême. Là, pour éviter les indiscrétions, Cardoso s'introduisait dans le bâtiment par le garage souterrain pour s'entretenir avec lui. Partisan trop voyant du PSDB - tucano demais , trop toucan (cet oiseau est le symbole du parti), même pour Eliane Cantanhêde, intervieweuse admiratrice de la droite ; on le voyait plein d'entrain, déjeunant avec des dirigeants éminents de partis politiques après les avoir acquittés de malversations, et il n'hésitait pas à utiliser des fonds publics pour recruter des collaborateurs pour une école de droit privée qu'il dirigeait dans un but lucratif tout en siégeant comme juge dans une des plus hauts tribunaux du pays. On ne compte plus ses imprécations contre le PT.

 

Charge de Aroeira.

 

Sérgio Moro: JE M'ENTRAÎNE BEAUCOUP TOUT SEUL. Sur le t-shirt :"C'est à moi que tu causes ?" (Réplique célèbre de Robert de Niro dans Taxi driver)

Sérgio Moro, plus jeune d'une génération, est d'une autre trempe. Les USA, où il se rend fréquemment, sont son pays de référence. Provincial, travailleur, il ne doit rien au favoritisme ou au commerce. Mais, très tôt, il avait manifesté son indifférence envers les principes élémentaires du droit et à la règle de la preuve dans un article qui louait l'exemple des magistrats italiens des années 1990, ‘Considerações sobre a Operação Mani Pulite’ (Considérations sur l'opération Mains Propres), dans des termes qui annonçaient sa façon de procéder dix ans plus tard. Ne faisant aucun effort pour étudier l'abondante littérature qui existe sur l'affaire Tangentopoli, il se contentait de deux articles élogieux sur le pool milanais accessibles aux lecteurs US , cités sans une once de réflexion critique, et prenait les déclarations d'un chef mafieux repenti rémunéré par l'État pour une parole d'évangile, bien qu'elles aient été rejetées au procès. La présomption d'innocence ne pouvait être considérée comme un « absolu », déclarait-il : c'était simplement un « instrument pragmatique » dont un magistrat pouvait décider de ne pas tenir compte. Il justifiait les fuites organisées vers les médias comme une forme de « pression » sur les accusés, quand « des buts légitimes ne peuvent pas être atteints par d'autres méthodes. »

Le danger que la magistrature soit motivée à agir dans cet esprit est le même au Brésil qu'il l'était en Italie : une campagne absolument nécessaire contre la corruption s'imprègne tellement du mépris de des formes légales de la justice et d'une collusion éhontée avec les médias que, plutôt que promouvoir une nouvelle éthique de la légalité, elle finit par sanctionner dans la société un mépris bien ancré de la loi. Berlusconi et son successeur en sont la preuve vivante. Cependant la situation au Brésil est différente de celle de l'Italie sur deux points. Il n'y a dans le paysage ni Berlusconi, ni Renzi. Moro, dont la célébrité dépasse maintenant celle de ses modèles italiens, sera sans doute sollicité pour combler le vide politique, si l'opération Lava Jato fait table rase de l'ordre ancien.

Mais le destin médiocre d'Antonio di Pietro, le plus populaire des magistrats milanais, constitue un avertissement pour Moro, dont la conception du monde est par ailleurs plus authentiquement puritaine, contre la tentation d'entrer en politique. L'espace disponible pour une ascension fulgurante risque aussi d'être plus étroit, à cause d'une autre différence critique entre ces deux croisades contre la corruption. L'assaut sur Tangentopoli frappait les dirigeants traditionnels du pays, la Démocratie Chrétienne et le Parti Socialiste, qui avaient été au pouvoir à eux deux pendant trente ans, tandis que l'opération Lava Jato a pris pour cible politique, non les dirigeants traditionnels, qu'elle a – jusqu'à présent – largement épargnés, mais les nouveaux venus qui les avaient délogés. Cela paraît beaucoup plus unilatéral et source de tant de divisions.

La division a été énormément accentuée par une seconde différence entre l'Italie du début des années 1990 et le Brésil d'aujourd'hui. Quand l'affaire Tangentopoli a éclaté dans le paysage politique, les médias ont montré un front désuni. Les journaux indépendants avaient tendance à soutenir massivement les magistrats milanais. Le conglomérat de presse du patron d' Olivetti, De Benedetti, qui avait publié la plupart des fuites, claironnait les accusations contre les démocrates- chrétiens et les socialistes, tout en ne disant mot de celles qui impliquaient son propriétaire. La télévision et l'empire de presse de Berlusconi se sont déchaînés contre les magistrats.

Le résultat, le temps passant, fut que les actions des différents niveaux de la magistrature – dont certaines étaient très courageuses, d'autres suspectes - furent beaucoup plus contestées qu'au Brésil. Dans ce pays, les médias ont été en bloc hostiles au PT, et dépourvus d'esprit critique vis-à-vis de la stratégie de fuites et de pressions en provenance de Curitiba, à qui ils ont servi de caisse de résonance. Le Brésil possède certains des meilleurs chroniqueurs au monde, qui ont analysé la crise actuelle à un niveau littéraire et intellectuel très supérieur aux fatras du Guardian et du New York Times. Mais ces voix sont beaucoup moins nombreuses que la foule de conformistes qui font écho au point de vue des propriétaires et des rédacteurs en chef.

Comparer la couverture par les médias de toute fuite ou révélation préjudiciable au PT avec le traitement des informations ou des rumeurs qui affectent l'opposition permet de mesurer à quel point ils pratiquent la politique du  deux poids, deux mesures. Au moment où démarrait l'affaire Lava Jato, on en eut pour un bref moment un exemple poignant. En 1989, à un des moments décisifs les plus célèbres de l'histoire du Brésil, Lula - alors encore considéré par l'establishment comme un dangereux radical – était proche de la victoire dans sa première tentative pour conquérir la présidence, quand, quelques jours avant le vote décisif, une de ses ex-petites amies, payée par le frère de son rival Collor, parut à la télévision dans le cadre de la campagne électorale de ce dernier, accusant Lula d'avoir voulu qu'elle avorte d'un enfant qu'elle aurait eu de lui.

Cette nouvelle sensationnelle, montée en épingle par les médias, assura sa défaite le jour du vote . Deux ans plus tard, on apprit dans les milieux politiques que Cardoso -alors éminent sénateur du PSDB, et futur candidat à la présidence selon les pronostics – avait une maîtresse qui travaillait pour la chaîne de télévision TV Globo, qui avait ruiné les chances de Lula. Quand elle donna le jour à un enfant, elle fut escamotée vers le Portugal. Vers le milieu de 1994, après avoir servi comme ministre des Finances, Cardoso était en lice pour la présidence, et, bien que Globo continuât de payer son salaire, l'emploi de son amie était devenu presque fictif. Une fois Cardoso élu, son bras droit, le jeune Magalhães, lui fit savoir qu'elle ne devait pas revenir au Brésil de peur de compromettre la réélection de Cardoso. Quand Globo cessa de lui payer son salaire, on lui trouva un emploi fictif, où elle était censée faire des études de marchés pour une chaîne de boutiques hors taxes à laquelle Cardoso avait accordé les droits de monopole des aéroports brésiliens. On comprend à la lecture de son récit que, par l'intermédiaire de cette compagnie, il lui aurait viré illégalement 100 000 dollars – pension alimentaire ou prix de son silence ? - sur l'un des comptes de la compagnie aux îles Caïman. L'histoire a été révélée en plein milieu de la tempête médiatique autour des transactions immobilières de Lula. Les médias ont tout fait pour que l'histoire reçoive le moins de publicité possible. La compagnie fait maintenant l'objet d'une enquête. Cardoso proteste de son innocence. Personne ne pense qu'il sera inquiété le moins du monde.

Peut-on en dire autant de l'opposition en général ? Moro a publié les enregistrements incendiaires le 16 mars. Une semaine plus tard, la police de São Paulo perquisitionnait le domicile de l'un des dirigeants de l'entreprise Odebrecht, la plus grande firme de construction d'Amérique Latine, dont le patron venait d'être condamné à 19 ans de prison pour corruption. Elle y a trouvé une série de listes où figuraient les noms de dirigeants politiques avec des sommes en argent liquide en regard de leurs noms. Y figuraient des barons du PSDB, du PMDB et de beaucoup d'autres partis – un échantillon représentatif de toute la classe politique brésilienne. Objectivement parlant, cette liste était un plus grand coup de tonnerre que la conversation entre Dilma et Lula.

Mais un coup de tonnerre qui n'arrangeait pas certaines personnes : depuis Curitiba, Moro passa immédiatement à l'action dans le sens opposé, et ordonna que les listes soient mises sous scellés pour empêcher que l'affaire ne prenne de plus grandes proportions dans l'opinion publique. Pourtant, un signal d'alarme venait de se déclencher : l'opération Lava Jato pourrait bien déraper. Si Dilma devait être renversée, il était crucial qu'elle le soit avant que les listes Odebrecht ne puissent nuire aux accusateurs. Quelques jours plus tard, le PMDB annonçait qu'il quittait le gouvernement, et le compte à rebours avant le vote commença. La majorité des trois cinquièmes, qui avait semblé trop haute au début de l'année, pouvait maintenant être atteinte. Les milieux respectables ont accepté sans sourciller l'idée grotesque qu'un Congrès plein de voleurs, Cunha en tête, puisse déposer une Présidente pour une question d'irrégularité budgétaire.

Quelles sont les chances de Dilma d'empêcher les évènements de prendre cette tournure, et quelles sont les perspectives d'avenir si elle y parvient ? Les espoirs du côté du palais présidentiel reposent sur deux éventualités : qu'on arrive à trouver assez de soutien au Congrès pour barrer la route à la mise en accusation en offrant assez de ministères, et les emplois qui vont avec, à des mini-partis qui ne seraient en principe pas en position de les revendiquer, pour compenser les voix perdues suite à la défection du PMDB ; et que suffisamment de contre-manifestations puissent être organisées devant le Congrès pour compenser les énormes manifestations prévues en faveur de la mise en accusation. Les deux éventualités exigent le retour de Lula à Brasilia, où – même privé du droit d'occuper un poste officiel sous Dilma – il pourrait officieusement s'atteler aux tâches qu'il maîtrisait si bien autrefois, convaincre des députés hésitants à rejoindre le camp du gouvernement et susciter le soutien populaire dans la rue. Mais les temps ont changé, et à l'heure actuelle, aucune des deux éventualités n'a beaucoup de chances d'aboutir.

Les relations entre Lula et Dilma elle-même se sont détériorées depuis qu'elle a choisi l'austérité après les élections. L'accusant pour son manque d'habileté politique et son refus d'accepter les conseils, Lula remarquait en privé : « Elle était mon chef de cabinet, et elle se comporte toujours comme si elle l'était, pas comme une Présidente », ou encore « c'est comme ma fille, qui me dit toujours combien elle aime son père et n'accordejamais aucune attention à ce que je lui dis. » Mais, même si elle avait fait preuve de plus de souplesse et d'adresse tactique, on peut se demander si cela aurait atténué en quoi que ce soit les difficultés qu'elle a dû affronter. Dès le début, sa présidence a été prise dans un cercle vicieux de scandales et de détérioration des indicateurs économiques, dont l'interaction entravait ses possibilités de recouvrer son autorité. Le complexe Petrobras, qui affiche d'énormes réductions de la valeur de ses actifs, a licencié des milliers de travailleurs, comme d'ailleurs les entreprises du bâtiment dont les patrons moisissent en prison.

Ignorant où Lava Jato frappera la prochaine fois, les investisseurs se terrent, et le marchés financiers ont les nerfs à vif : en novembre, le patron milliardaire de BTG-Pactual, la plus grande banque d'investissement du continent sud-américain, chouchou du Financial Times et de l'Economist, a été emmené menottes aux poings. Au Congrès, les réductions budgétaires néolibérales et les augmentations d'impôts proposées par le gouvernement ont été contrecarrées par le PSDB néolibéral pour le gêner : le budget 2016 n'a pas encore été voté. Même s'il manœuvrait assez habilement dans les coulisses du pouvoir pour freiner temporairement la mise en accusation, cela ne changerait pas significativement l'impasse sous-jacente où se trouve le gouvernement.

La question se poserait autrement dans le cas d'une large mobilisation populaire pour stopper l'éviction de Dilma. Mais elle est entravée par l'héritage que lègue le PT. Le parti n'est pas dans une position de force pour appeler ses bénéficiaires à le défendre, pour au moins trois raisons. La première, simplement, est que si la corruption lui a fait perdre la sympathie dont il jouissait dans la classe moyenne, l'austérité lui a aliéné la base beaucoup plus large qui était la sienne dans les classes subalternes. Les manifestations qu'il a réussi à organiser jusqu'à maintenant contre la procédure de destitution ont été beaucoup moins imposantes que celles organisées pour l'impeachment. Les manifestants ont été recrutés principalement dans le secteur public et dans les syndicats : les pauvres se font remarquer par leur absence.

Les fiefs ruraux du PT dans le Nordeste sont en tout état de cause socialement dispersés, contrairement aux grandes villes du centre-sud, bastions de la nouvelle droite. Et puis il y a eu l'inévitable démoralisation à mesure que le parti sombrait dans les scandales successifs, et un sentiment diffus de culpabilité, même réprimé, a affaibli la combativité des militants. Enfin, et c'est fondamental, à l'époque où Lula a conquis le pouvoir, le parti était devenu essentiellement une machine électorale, financé principalement par des dons d'entreprises plutôt que par les cotisations des membres comme c'était le cas au début : le parti se contentait maintenant de l'adhésion passive au nom de son leader et ne cherchait plus à encourager l'action collective chez ses électeurs.

La mobilisation active à l'origine de sa naissance dans les centres industriels du Brésil était devenue un lointain souvenir à mesure que le parti gagnait du soutien dans les régions du pays et les couches de la population non concernées par l'industrialisation et qui restaient attachées à des traditions bien ancrées de soumission à l'autorité et de peur du désordre. C'était une culture politique que Lula comprenait, et il ne faisait aucun effort particulier pour la perturber. Il estimait que le coût potentiel en aurait été trop élevé. Pour aider les masses, il recherchait l'harmonie avec les élites, pour lesquelles une polarisation radicale était taboue. En 2002 il finit par remporter l'élection présidentielle à sa quatrième tentative, avec le slogan de ‘peace and love’. En 2016, alors qu'il subissait un lynchage politique, il répétait ces deux mêmes mots devant des foules qui attendaient quelque chose de plus combatif.

Une telle disproportion entre l'attaque et la riposte est une caractéristique qui distingue depuis le début du siècle la politique brésilienne du reste de l'Amérique Latine. Ce n'est pas le seul pays où un conflit de classe ait atteint le stade de la crise ouverte. Mais nulle part celui-ci n'a été aussi unilatéral. Même quand Lula était au faîte de son prestige comme dirigeant, il a toujours existé une asymétrie entre la politique modérée et conciliante du PT et l'hostilité d'une petite-bourgeoisie et de médias enragés contre lui. Ces dix-huit derniers mois, cette haine unilatérale s'est exprimée de manière de plus en plus violente. Un conseiller municipal PMDB de l'intérieur de l'Éat de São Paulo a publiquement appelé au meurtre de Lula « comme une vipère qu'on écrase ». Dans l'État du Rio Grande do Sul, dans le sud, un pédiatre a refusé de soigner un enfant d'un an, sous le prétexte que sa mère était une petista (membre ou sympahisant du PT), et a été blanchi de toute irrégularité par le Conseil Régional de la Médecine et par l'Association des Médecins.

Le juge de la Cour Suprême qui a émis une bénigne remontrance à Moro a été récompensé par des banderoles dressées devant son appartement le dénonçant comme un « traître » ou un « laquais du PT », pendant que les manifestants entonnaient la chanson phare « Le capitalisme est là pour rester ». À l'approche du jour-J du vote sur la mise en accusation, des fanatiques ont reçu les adresses de députés qui sont jugés récalcitrants et se sont déployés dans tout le pays pour les intimider en campant devant leur porte. Les marchés ont suivi fidèlement le mouvement : à la hausse quand Lula a été emmené en garde à vue, à la baisse quand il a été nommé chef de cabinet, de nouveau à la hausse quand sa nomination a été bloquée.

Un coup de théâtre est toujours possible, les événements peuvent tourner dans l'autre sens à la dernière minute, même si c'est improbable. Ce qui est probable, c'est un gouvernement dirigé par le vice-président qui l'a abandonnée, le sépulcral vétéran du PMDB – autrefois comparé à un majordome dans un film d'horreur – Michel Temer. Onctueux, la voix douce, il a préparé le terrain il y a déjà plusieurs mois en faisant établir un programme pour qu'il soit bien clair que le pays serait dans de bonnes mains s'il venait au pouvoir. Le programme est un plan de stabilisation conventionnel, comprenant des privatisations, une réforme des retraites et l'abolition de dépenses prévues par la constitution comme le financement de la santé et de l'éducation, assorti de promesses de couverture pour les moins fortunés. Si Dilma était destituée, avec une majorité des trois cinquièmes derrière lui, Temer n'aurait guère de difficultés à former un gouvernement de coalition en rassemblant le PMDB, le PSDB et une troupe bigarrée de petits partis, avec quelques technocrates dans les ministères clés. Puisqu'un tel cartel pourrait être approuvé par la législature, ce qui n'est pas le cas actuellement pour Dilma, et que la confiance des milieux d'affaires serait restaurée, cela améliorerait les indicateurs économiques qui comptent pour les marchés financiers, quoi que cela puisse en coûter aux pauvres. Mais étant donné la conjoncture globale qui reste défavorable, et le taux d'investissement qui demeure désespérément bas au Brésil depuis la fin de la dictature, il est difficile d'imaginer que ce serait d'un grand secours pour le pays à l'avenir.

La stabilité sur le plan politique ne serait pas garantie non plus. Une question évidente vient à l'esprit : est-ce que la destitution de Dilma intimideraient les forces qui la soutiennent actuellement au point de leur enlever presque toute capacité de résistance, ou est-ce qu'au contraire elle provoquerait une résistance plus acharnée à la classe dirigeante que par le passé ? Tout ne sera peut-être si facile pour les vainqueurs – s'ils le sont. Un juge de la Cour Suprême a ordonné à Cunha d'examiner une plainte contre Temer aussi, pour les mêmes motifs que pour Dilma, puisque, lorsqu'elle se trouvait à l'étranger, il a autorisé les mêmes transferts de capitaux qu'on lui reproche à elle – un coup de semonce pour ses poursuivants, qui espèrent le voir s'installer à la présidence dans les quinze jours. S'il arrivait à parer ce coup, un autre problème potentiellement embarrassant l'attend un peu plus loin. Un autre cas est en souffrance devant la Cour Suprême, une plainte conjointe contre Dilma et Temer, déposée par le PSDB à l'époque où il espérait décrocher la timbale en obtenant par force la tenue rapide de nouvelles élections, plainte selon laquelle ils avaient violé la réglementation relative aux campagnes électorales. Si les juges donnaient raison aux plaignants, cela invaliderait aussi bien Temer que Dilma.

La plainte ne peut pas être retirée, et s'avérera bien gênante si Dilma est destituée et que Temer s'installe au Palais de Planalto. Mais puisque Mendes doit devenir président du tribunal en mai, on peut faire confiance à la justice brésilienne pour contourner la difficulté. Une question encore plus difficile est de savoir quel impact l'affaire Lava Jato aura sur les promoteurs de la destitution eux-mêmes. L'accélération de la procédure de destitution a eu l'avantage de détourner l'attention du public des listes Odebrecht. Mais ces listes peuvent-elles être effacées indéfiniment de la conscience publique ? C'est le sort de toute une classe politique qui est en jeu dans leurs colonnes. La justice brésilienne serait-elle en mesure de contourner ces difficultés-là également ? Dans l'intérêt, cela va sans dire, de la réconciliation nationale ?

Que le Parti des Travailleurs ait rejoint, du fait d'un mutation interne, les rangs difformes du reste de la faune politique brésilenne – le PMDB, le PSDB, le PP et consorts est tout à fait indéniable. À l'heure qu'il est, deux présidents du parti, deux trésoriers, un président et un vice-président de l'assemblée, et le leader du parti au Sénat ont tous fait un séjour en prison, enlisés dans des affaires de corruption qui ne connaissent pas de frontières politiques. Il est emblématique de constater que le dernier de ses notables à être tombé, et le plus volubile des délateurs, le sénateur Delcídio do Amaral, est un transfuge du PSDB, où il était un pilier du parti de Cardoso dans les rouages de Petrobras. La moitié ou plus des membres du Congrès sont rémunérés par des entreprises du bâtiment, qui contribuent financièrement leur élection.

La dégradation du système politique est devenue si patente que, l'automne dernier, la Cour Suprême – qui n'est pas elle-même un aréopage caractérisé par son intégrité impartiale – a finalement décidé que le financement des campagnes électorales par les entreprises était inconstitutionnel, et a carrément interdit les contributions financières provenant des entreprises. Le congrès a immédiatement réagi pour les rétablir par des amendements qui sont bloqués pour le moment. Si elle est confirmée, et si elle n'est pas tournée, cette décision pourrait constituer une révolution pour le fonctionnement de la démocratie brésilienne : le seul résultat positif de la crise jusqu'à présent.

Le Parti des travailleurs a cru, au bout d'un certain temps, qu'il pourrait utiliser l'ordre établi au Brésil pour faire du bien aux pauvres, sans nuire aux riches – et bien plus, avec leur aide. Il a effectivement fait du bien aux pauvres, comme il avait entrepris de le faire. Mais une fois qu'il a accepté de payer le droit d'admission à un système politique malade, la porte s'est refermée derrière lui. Le parti lui-même s'est flétri, devenant une enclave dans l'État, sans conscience propre ni ligne stratégique, si aveugle qu'il a congédié André Singer, son plus brillant penseur, pour une bande de bonimenteurs et de sondeurs, si inconscient qu'il a pris l'argent, d'où qu'il vienne, pour l'unique condition du pouvoir. Ce qu'il a accompli restera. Que ce soit le cas ou non du parti, la question reste ouverte. C'est la fin d'un cycle pour l'Amérique du sud. Pendant une quinzaine d'année, oublié par les USA, soutenu par le boom des matières premières, et puisant dans de profondes réserves de traditions populaires, ce continent a été la seule partie du monde où les mouvements de révolte sociale coexistaient avec des gouvernements hétérodoxes. Dans le monde d'après 2008, il y a maintenant beaucoup d'exemples de cette première catégorie sur d'autres continents. Mais aucun, pour l'instant, de la deuxième. Une exception planétaire est en train de s'éteindre, et on ne voit pas encore d'où viendra la relève.





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Source: http://bit.ly/1SqL5Nn
Publication date of original article: 08/04/2016
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