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 19/07/2019 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / Une nouvelle biographie confronte le bon, la brute et l'ignoble : le côté sombre de Jack London
Date of publication at Tlaxcala: 09/09/2010
Original: A new biography confronts the good, bad, and repellent: Jack London's Dark Side
Translations available: Español 

Note de lecture du livre Wolf: The Lives of Jack London de James L. Haley
Une nouvelle biographie confronte le bon, la brute et l'ignoble : le côté sombre de Jack London

Johann Hari

Translated by  Isabelle Rousselot
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Les USA ont une faculté surprenante à transformer leurs  radicaux les plus contestataires, les plus exacerbés en gentils eunuques. Le processus commençant à leurs décès. On se souvient de Mark Twain comme d'un plaisantin qui descend la rivière du Mississipi au crépuscule alors que ses polémiques contre la naissance violente de l'empire usaméricain demeurent ignorées et oubliées. On se souvient de Martin Luther King pour sa poésie en prose sur des enfants qui se tiennent par la main sur une colline en Alabama, mais peu se rappellent qu'il a dit que le gouvernement usaméricain était « le plus grand pourvoyeur de violence dans le monde aujourd'hui. »

 

Mais il se peut bien que ce soit Jack London qui ait subi le plus grand acte de castration historique. Cet homme qui est le socialiste révolutionnaire le plus lu de l'histoire usaméricaine, faisait campagne pour le renversement violent du gouvernement et l'assassinat de ses dirigeants politiques, et on se souvient aujourd'hui de lui comme celui qui a écrit une jolie histoire sur un chien. C'est comme si tout ce dont on se souvenait des Black Panthers, un siècle plus tard, était d’avoir ajouté une nuance de rose à leurs coiffures afros.
 
Si Jack London est chassé, pour toujours, de notre mémoire historique par le chien qu'il a inventé, alors nous perdrons une des personnalités les plus fascinantes et les plus originales de l'histoire usaméricaine, un personnage aussi grandiose que répugnant. Dans les 40 années qu'aura duré sa vie, il aura été un enfant « bâtard » d'une médium suicidaire habitant dans un taudis, un manouvrier enfant, un pirate, un clochard, un socialiste révolutionnaire, un raciste poussant au génocide, un aventurier-chercheur d'or, un correspondant de guerre, un millionnaire, un dépressif suicidaire, et pendant une période, l'écrivain le plus populaire d'Amérique. Dans Wolf: The Lives of Jack London, son dernier biographe, James L. Haley, dit que London est « la personnalité la plus incomprise des canons littéraires américains » - mais c'est peut-être parce qu'en fin de compte, il est impossible à comprendre.
 
London est presque mort suicidé avant de naître. Sa mère, Flora Chaney, était une hystérique haineuse et misérable qui se cabrait contre tous ceux qui se trouvaient être en désaccord avec elle, en criant qu'elle avait une crise cardiaque et en s'effondrant sur le sol. Elle grandit dans un manoir avec 17 chambres mais elle s'enfuit de la maison à l'adolescence et finit par rejoindre un culte religieux qui croyait pouvoir communiquer avec les morts. Elle eut une liaison avec son chef, William Henry Chaney, qui la battit quand elle tomba enceinte et qu'elle demanda à avorter. Elle prit une dose mortelle de laudanum et se tira une balle dans la tête avec un pistolet heureusement déréglé. Quand l'histoire fut rapportée dans la presse, une foule menaça de pendre Chaney et il disparut de Californie pour toujours.
 
Quand Flora mit au monde Jack dans les taudis de San Francisco en 1876, elle le surnomma « mon emblème de honte» et ne voulut jamais entendre parler de lui. Elle le remit à une nourrice noire (et esclave affranchie) nommée Virginia Prentiss, qui le laissa passer la majorité de son enfance à entrer et sortir de chez elle. Elle l'appelait son « négrillon blanc » et sa « boule de coton » et il l'appelait sa « Mammy », même si elle lui disait de ne pas le faire.
 
« Je me trouvais au fond des bas-fonds de la société, au fond des plus profonds souterrains de la misère dont il n'est ni bon ni convenable de parler», écrivit-il des années plus tard. Dès qu'il eut quitté l'école primaire, on l'envoya travailler dans une conserverie, où il devait, toute la journée et sept jours sur sept, faire des conserves au vinaigre, pour presque rien. Tout le reste de sa vie, il fut terrorisé par la vision d'un monde entièrement mécanisé où l'être humain était au service de la machine. Le hurlement des machines émerge au travers de sa fiction, exigeant que les êtres humains satisfassent leurs caprices.
 
Il n'eut pas de brosse à dents avant l'âge de 19 ans et ses dents avaient eu le temps de pourrir. London grandit à la période de la première grande dépression de l'Amérique, passant d'un emploi à un autre, tous aussi insupportables. Il pelleta du charbon jusqu'à ce que son corps entier soit saisi de crampes. Il tenta de se tuer pour la première fois, par noyade, mais un pêcheur le sauva. C’est alors qu’il commença à remarquer les cohortes d'hommes sans abri et édentés qui sillonnaient les rues, cassés par le travail brutal et qui mouraient vers 40-50 ans. Au début, il y réagit froidement en adoptant un individualisme nietzschéen, se persuadant qu'il y échapperait grâce à sa force et à son courage.
 
Mais dans le désespoir de la dépression, de nouvelles idées émergèrent en Amérique. London dit qu'on lui fit entrer le socialisme dans la tête contre sa volonté : « Aucune démonstration lucide de la logique et de l'inéluctabilité du socialisme ne m'a affecté de manière aussi profonde et convaincante que le jour où je vis pour la première fois les murs du Trou Social qui se sont dressés autour de moi et que je me suis senti glisser au fond du gouffre. »
 
Quand en 1894, les SDF organisèrent une marche à travers l'Amérique afin de demander du travail, London prit la route avec eux – mais il fut arrêté pour « vagabondage » aux chutes du Niagara. Quand il demanda à parler à un avocat, la police lui rit au nez. Quand il essaya de plaider non coupable, le juge lui dit de « la fermer ». On l'enchaîna et on le mit en prison pendant un mois. London avait toujours su que le système économique était ligué contre lui mais après ça, il en vint à penser que la loi même était manipulée.
 
Quand il fut relâché en 1894 à l'âge de 18 ans, il commença à faire des discours passionnés aux coins des rues et il fut rapidement à la une des journaux de San Francisco apparaissant comme « le garçon socialiste » exhortant les travailleurs à s'insurger et à prendre le pouvoir contre les barons voleurs.
 
On lui offrit une place dans une école primaire huppée et il sembla pendant un certain temps qu'il pourrait s'en sortir. Mais bientôt, il dut laisser tomber car les parents d’élèves protestèrent contre l’influence grossière qu’il était censé avoir sur leurs petits chéris. Il s'inscrit alors dans une autre académie mais il fut mis dehors pour avoir terminé le cursus de deux années en quatre mois, ce qui embarrassait les enfants de riches. London se sentit humilié et furieux. Peu après, il partit pour l'Arctique canadien où de l'or avait soi-disant été trouvé. Il vit les chercheurs d'or autour de lui, mourir de noyade, de froid et du scorbut. Un docteur de passage l'examina et lui dit que lui aussi mourrait s'il ne recevait pas de soins médicaux de toute urgence. Il avait 22 ans et il fit le vœu que s'il survivait, il deviendrait écrivain, quoiqu’il lui en coûte.
 
Ses premières œuvres – comme Le loup des mers (1904), roman qui parle du survivant d'un naufrage, secouru par le capitaine d'un bateau mais seulement pour devenir son esclave et subir ses tortures, de façon de plus en plus détraquée et homoérotique – injectèrent dans la littérature usaméricaine un style dur, laconique et vernaculaire qui semblait découper Edith Wharton à la hache et jeter ses morceaux aux loups. C'était aussi discordant et brutal que les machines que London avait fait fonctionner et aussi rugueux que les paysages qu'il avait traversés. Les lecteurs étaient surpris par l'énergie brute et grossière de son écriture. Il arrachait les convenances et les remplaçait par la folie : ses personnages étaient violents, de vrais voyous et réels.
 
Si vous lisez ses œuvres aujourd'hui, vous pouvez voir la semence littéraire qui s'est répandue à travers le siècle usaméricain car il a révélé certains des écrivains les plus importants des USA et au-delà. Ernest Hemingway et John Steinbeck se sont précipités sur sa crudité et l'ont imité. La Beat génération l'a suivi sur la route et dans son style jazzy improvisé. George Orwell l'a suivi en vivant parmi les clochards et s'inspira pour écrire 1984 de la propre dystopie de London intitulée Le talon de fer. Tous, de Upton Sinclair à Philip Roth, revendiquent son influence et il semble avoir laissé une empreinte bien au-delà. Il suffit de regarder les photographies de ce beau musclé qui vous fait face de façon insolente, dans une veste en cuir et vous voyez Marlon Brando et James Dean, des décennies avant leur époque.
 
Plus London devint riche, plus sa politique se radicalisa. Bientôt, il fit l'éloge de l'assassinat des dirigeants politiques de Russie et décréta que le socialisme débarquerait inévitablement en Amérique. Même lorsqu'il employait un petit bataillon de domestiques, il tenait à faire le Robin des Bois : ses gens devaient servir les clochards et les syndicalistes qu'il invitait dans son manoir.
 
Et pourtant, il y a une plaie puante dans sa politique, qu'il est difficile d'ignorer : « Je suis avant tout un homme blanc et seulement après, un socialiste», disait-il et il était sérieux. Son socialisme suivait un apartheid strict : il était pour son seul groupe pigmentaire. Tout autre groupe ethnique, disait-il, devrait être asservi – ou éliminé. « L'histoire de la civilisation est une histoire de vagabond – un vagabond avec épée à la main, issu des races fortes, qui se débarrasse et frappe les faibles et les malades, » disait-il froidement. « Les races dominantes volent et tuent à chaque coin du globe. » Ce qui était une bonne chose, parce qu' « ils étaient incapables de supporter la concentration et l'effort soutenu qui est d'abord la marque des races les mieux adaptées pour vivre dans ce monde. »
 
Et pour ceux qui ne sont pas « les mieux adaptés pour vivre dans ce monde » ? Dans sa nouvelle publiée en 1910, Une invasion sans précédent, les USA – avec la pleine approbation de l'auteur – font la guerre biologique à la Chine afin d'éliminer sa population. Puis ils l'envahissent et s'emparent du pays. C'est, dit la nouvelle, « la seule solution possible pour parer au problème chinois. » Haley, dans une biographie par ailleurs sérieuse et compétente, est horriblement compatissant sur le racisme de London, indiquant seulement que London pense que les races doivent être séparées. Mais ce n'est pas ce qu'il dit : il pense souvent que les blancs devraient tuer les autres races.
 
Comment est-il devenu comme ça ? Sa mère était une raciste forcenée. Paniquée par sa perte de statut social, elle trouvait que vivre près des personnes noires était une humiliation permanente. London, aussi, semble avoir ressenti une forte pulsion pour s'identifier avec ceux qui se trouvaient « piégés dans l'abîme. » Mais il trouvait cela également humiliant et avait donc besoin d'une classe d'Untermenschen encore au dessous d'eux. Pourtant, c'est Virginia Prentiss qui l'a quasiment élevé. Ne pensait-il pas à elle quand il comparait les Noirs à des singes ? Parfois, lors de moments de tourmente, l'homme qui pouvait être si éloquent dans sa compassion envers un groupe de victimes indigentes, semblait se rendre compte qu'il disait des choses abominables sur un autre groupe. A un moment donné, London dit que la force du socialisme est qu'elle « transcende le préjudice social » - mais ensuite, ce préjugé revient, aussi méchant qu'auparavant. Quand il visite Hawaï, il est en admiration devant la culture indigène puis il réclame ensuite que les USA les assujettissent.
 
Le whisky qu’il siffle presque en permanence rend ses pensées encore moins cohérentes. Chaque jour, il termine involontairement, la tentative prénatale de sa mère de le tuer. Il écrit : « J'étais si obsédé par le désir de mourir que je craignais de me suicider pendant mon sommeil et j'étais obligé de donner mon révolver aux autres afin qu'ils me le cachent dans un endroit où ma main ne le trouve pas inconsciemment. » Il écartait cette profonde et sombre dépression avec de l'alcool, du travail (il écrivait 1000 mots par jour, chaque jour) et le socialisme. C'était sa cause transcendante. Il disait qu'il pouvait se rendre à des réunions politiques, alors en plein désespoir et être « emporté puis à la fin de la réunion, rentrer chez lui, heureux et assouvi. »
 
Il aimait écrire des livres plus divertissants mais il ne les considérait pas comme des objets moteurs. London serait donc surpris de découvrir qu’on se souvient surtout de lui comme de l’auteur de L’Appel de la forêt (1903), le roman qui parle d’un chien choyé qui est kidnappé et qu’on force à devenir chien de traîneau en Alaska et qui finalement, s’enfuit pour vivre parmi les loups. Comme presque tous les héros de London, il est contraint de vivre dans un paysage rude et horrible où il doit lutter pour survivre ou mourir. Cette histoire est proto- écologiste avec comme message que personne ne peut échapper à la nature ; elle nous rattrapera tous, quel que soit notre degré de civilisation. Mais son écriture – après un éclat initial efflorescent de dure réalité – s’est détériorée aussi sûrement que ses reins. Moins il se trouvait sur le terrain à expérimenter la réalité brutale du monde, plus son travail s’est terni et est devenu précieux – ce même ton qu’il démolissait à coups de poing auparavant.
 
Même si L’appel de la forêt devint un des livres qui figure dans les meilleures ventes de l’histoire usaméricaine, cela n'empêcha pas les éditorialistes des journaux de souhaiter que London soit emprisonné ou déporté pour ses discours socialistes. A l’âge de 40 ans, il était brisé. Il prenait de la morphine pour soulager la douleur de ses reins et de son foie brulés par l’alcool. Alors qu’il se tuait à coups de whisky, London devint de plus en plus déprimé en découvrant que les USA ne deviendraient pas la république socialiste qu’il avait prophétisée. « J’en viens presque, quelque fois, à haïr les masses, à regarder avec mépris les rêves de réforme », écrivait-il à un ami. Il démissionna du Parti socialiste qui, selon lui, était devenu trop modéré et réformiste alors que, pensait-il, il devrait plutôt tendre à l’action directe – même si lui-même n'en mena aucune. Coupé de sa grande cause rédemptrice, il mourut un an plus tard. Son valet le découvrit presque mort avec une note indiquant le calcul de la dose de morphine qu’il lui fallait prendre pour se donner la mort. La balle de Flora Chaney avait atteint son but, 40 ans plus tard.
 
Cette histoire ne mérite-t-elle pas qu’on s’en souvienne car elle est, en fin de compte, bien plus que celle d’un chien solitaire ?
 

Wolf: The Lives of Jack London
James L. Haley
364 pages
Hard Cover
USA $29.95
CAN $37.95
GB £17.99
ISBN: 9780465004782
ISBN-10: 0465004784
Édité par Basic Books, New York

 





Courtesy of Johann Hari
Source: http://www.slate.com/id/2261928/pagenum/all/#p2
Publication date of original article: 15/08/2010
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=1327

 

Tags: USAÉtats-Unis d'AmériqueJack LondonSocialismeRacismeRomansLittératureL'appel de la forêt
 

 
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